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VERS UN MONDE LIBÉRÉ DES ARMES NUCLÉAIRES

G. Schultze, W. Perry, H. Kissinger et S. Nunn

 

On se souvient de l’article du 4 janvier 2007 où ces quatre anciens responsables républicains des Etats-Unis, expliquant que la seule manière d’échapper à la prolifération nucléaire, par l’Iran et d’autres, est, pour les USA, de réduire substantiellement son propre arsenal entraînant les autres puissances nucléaires dans la même voie. Ce n’était pas original, mais les responsabilités que ces messieurs avaient assumées et leur connaissance des méandres diplomatiques donnait un énorme poids à ce message. La presse internationale (libre en principe !) l’escamota complètement. Ni l’Angleterre ni la France ‘n’y firent écho. Nous avons été les seuls à le publier en Belgique (voir notre Nnméro 97)

 

Cet article anniversaire est paru  dans le Wall Street Journal du 15 janvier 2008.  Ils répètent leur message à un an d’intervalle, entrant ici dans des détails concrets (mais toujours très américains et méfiants) inspirés par une conférence qu’ils ont réunie en octobre.

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La prolifération accélérée des armes nucléaires, des connaissances sur les détails de leur fabrication et du matériel nucléaire nous a amené à un point de bascule crucial. Nous sommes en face d'une réelle possibilité de voir l’arme la plus mortelle jamais inventée tomber dans des mains dangereuses. Les mesures que nous prenons maintenant ne sont pas à la hauteur de ce danger. Avec ces armes de plus en plus accessibles, la « dissuasion » est de moins en moins  efficace et de plus en plus hasardeuse.

 

Il y a un an, nous avons appelé dans ce journal à un effort mondial pour réduire l’importance de ces armes, pour empêcher qu’elles tombent  dans des mains irresponsables, et finalement les voir devenir une vraie menace pour le monde. L’intérêt, le mouvement et l’espace politique ainsi créés pour s’adresser à ces problèmes au cours de l’année écoulée ont été extraordinaires, avec des réponses positives venant du monde entier. 

 

Mikhaïl Gorbatchev écrivit dès janvier 2007 que, en tant que signataire des premiers traités sur une réelle réduction des armes nucléaires, il considérait de son  devoir de supporter notre appel pour une action urgente. « Il devient de plus en plus clair, dit-il, que les armes nucléaires ne sont plus un moyen d’assurer la sécurité ; en fait, chaque année qui passe rend celle-ci plus précaire. »

 

En Juin, la secrétaire au Foreign Office, Ms Margaret Beckett apportait le support de son gouvernement en déclarant que « ce dont nous avons besoin, c’est, à la fois, d’une vision d’un monde débarrassé de ses armes nucléaires, - et d’action, d’étapes progressives réduisant le nombre des têtes nucléaires et de limiter le rôle de ces armes dans les politiques de sécurité. Ces deux voies son différentes mais se renforcent mutuellement. Elles sont toutes deux nécessaires, mais sont trop faibles aujourd’hui. » (Voir notre n° 98)

 

Nous avons aussi été encouragés par les indications supplémentaires et le support général pour ce projet, venant d‘autres anciens dirigeants des Etats-Unis ayant une vaste expérience comme secrétaires d’Etat ou de conseillers pour la défense ou la sécurité. Ils incluent ici 14 noms fort connus aux USA,  dont Madeleine Albright, Zbignev Brezinski, R. Mc Namara, et Colin Powell.

 

Inspirés par ces réactions, nous avons réuni en octobre 2007, des vétérans des six dernières administrations, avec d’autres experts  des problèmes nucléaires pour une conférence à la Hoover Institution de l’Université Stanford. Il s’y dégagea un accord général sur l’importance d’une vision du monde libéré des armes nucléaires, comme guide de notre pensée sur les politiques nucléaires et sur l’importance d’une série d’étapes pour nous écarter du précipice.

 

Les États-Unis et la Russie qui possèdent près de 95 % des têtes nucléaires dans le monde, ont une responsabilité spéciale, une obligation et l’expérience leur permettant de montrer leur prééminence, mais d’autres nations doivent se joindre à eux.

 

Quelques mesures sont déjà en cours, telle la réduction du nombre de têtes nucléaires prévues pour des bombardiers stratégiques ou des fusées à longue portée. D’autres mesures que les USA et la Russie pourraient prendre sans délai, commençant en 2008, réduiraient les dangers nucléaires. Ils comprennent :

  • l’extension des provisions clefs du traité de réduction des armes stratégiques de 1991. On a appris beaucoup de choses sur la tâche essentielle des vérificateurs de l’application de ces mesures. Ce traité expire le 5 décembre 2009. Ses modalités clefs, y compris  les contrôles et vérifications prévus, devraient être étendus, de même que de nouvelles réductions sur lesquelles on s’était accordé par le traité de Moscou de 2002 (Strategic Offensive Reductions) qui devraient être mis en route le plus tôt possible.
  • La prise de mesures pour allonger les périodes d’avertissement et de décision   avant le lancement de toute fusée nucléaire balistique, réduisant ainsi le risque d’attaque accidentelle ou non autorisée. Se fonder sur les procédures de lancement actuelles, qui  donnent  trop peu de temps aux commandements pour prendre des décisions pesées et prudentes,  ne sont pas nécessaires et dangereuses dans le présent environnement. De plus, les développements et méthodes de guerre cybernétiques posent de nouvelles menaces qui pourraient avoir des conséquences désastreuses si le commandement et les systèmes de contrôle de n’importe quel pays nucléaire étaient mis à mal par des hackers (interférences par internet) hostiles ou mal intentionnés. D’autres mesures pourraient être prises en temps utile, au fur et à mesure que la confiance s’accroît entre la Russie et els Etats-Unis, en introduisant des barrières physiques réciproquement acceptées et vérifiées, dans les séquences de commandement et de contrôle.
  • L’élimination des plans existants d’attaques massives qui persistent  depuis  l’époque de la  guerre froide. Interpréter la dissuasion comme une certitude de Destruction Mutuelle Assurée (MAD)  est une politique obsolète dans les conditions actuelles où les Etats-Unis et la Russie se sont déclarés alliés conte le terrorisme et ne se perçoivent plus l’un l’autre comme ennemis.
  • La mise  en route de négociations pour développer une défense anti-missiles balistiques multilatérale et un  système d’alerte précoce, comme proposé par les présidents Bush et Poutine lors de leur réunion au sommet à Moscou en 2002. Ceci devrait inclure un accord pour contrer des menaces venant du Moyen Orient dirigées contre  l’Europe, la Russie et les États-Unis,  de même que la terminaison de travaux pour établir un Joint Data Exchange à Moscou. La réduction des tensions sur la défense anti-missiles accroîtra les possibilités de progrès dans le domaine plus vaste des problèmes nucléaires si essentiels pour notre sécurité. L’incapacité à le faire rendrait la coopération atomique bien plus difficile.

* L’accélération du travail pour fournir le standard de sécurité sur les armes nucléaires, le plus élevé possible ainsi que pour les matériaux atomiques partout dans le monde, pour empêcher des terroristes d’acquérir de telles  bombes. Il y a  des matériaux nucléaires dans plus de 40 pays et des rapports récents font mention de transferts illégaux de tels matériaux en Europe de l’Est et dans le Caucase. Les Etats-Unis, la Russie et d’autres pays qui ont travaillé dans le programme Nunn-Lugar, en coopération avec l’Agence internationale de l’Energie Atomique (AIEA) devraient jouer un rôle-clé dans l’application de la résolution 1540 du Conseil de Sécurité, destinée à améliorer la sécurité nucléaire – en offrant des groupes d’experts pour aider n’importe quel pays à rencontrer ses obligations selon cette résolution, et fournir une sécurité convenable et efficace de tous ces matériaux.

 

 Comme l’a dit le gouverneur Schwarzenegger  (de Californie) dans son adresse à notre conférence en octobre, « des erreurs sont faites dans toutes les entreprises humaines ; pourquoi les armes nucléaires en seraient elles exemptes ? » Pour illustrer  ce point, on peut citer le fait que les 29-30 Août 2007, six missiles cruise, armés de têtes nucléaires ont été chargées sur un avion de l’US Air Force, ont volé à travers tout le pays puis furent déchargées. Pendant 36 heures, personne ne savait où ces têtes nucléaires se trouvaient, ni même si elles étaient perdues ou volées.

            Il faudrait aussi :

  • Commencer un dialogue, à l’intérieur de l’Otan et avec la Russie sur le contrôle des armes nucléaires prévues pour être déployées en première ligne, de façon à accroître leur sécurité, et comme premier pas  vers leur contrôle précis et leur éventuelle élimination. Ces armes nucléaires nouvelles et plus aisément transportables sont, vu ces caractéristiques,  des cibles qui  suscitent particulièrement la convoitise de groupes terroristes
  • Renforcer les moyens de contrôle en fonction du Traité de Non Prolifération  pour empêcher la dissémination mondiale de technologies avancées. Plus de progrès dans cette direction est urgent, et pourrait être obtenu en réclamant l’extension des règlements (Protocole additionnel) de l’AIEA à tous les signataires du TNP.

*    Adopter un processus qui mettrait en application le traité d’abolition des essais nucléaires (Comprehensive Test Ban Treaty, CTBT), ce qui renforcerait le TNP et faciliterait le contrôle international des activités nucléaires. Ceci demanderait une révision bipartisane, d’abord pour examiner les améliorations des contrôles internationaux depuis  la dernière décennie, pour identifier et localiser des tests souterrains en violation du CTBT, et aussi, pour estimer les progrès techniques faits au cours de la décennie, pour maintenir une grande confiance dans la sécurité et l’efficacité de l’arsenal nucléaire de la nation sous une abolition totale  des essais. L’organisation du CTBT met en place un nouveau système de stations de contrôle pour détecter des tests nucléaires – un effort que les USA devraient supporter de manière urgente, même avant toute ratification.

 

Parallèlement à ces étapes par les Etats Unis et la Russie, le dialogue devrait s’élargir internationalement à d’autres nations, nucléaires ou non.

 

Les sujets importants devraient prévoir de fonder un monde sans armes nucléaires sur une base pratique en lui appliquant la volonté politique nécessaire pour construire un consensus sur les priorités. Le gouvernement norvégien patronnera  en février une conférence qui contribuera à ce processus.

 

Autre point. Développer un système international de contrôle du cycle du combustible nucléaire. L’intérêt croissant  dans le monde pour l’énergie nucléaire et le potentiel de prolifération et d’enrichissement qui en résulte,  demande un programme international qui  renforcerait l’AIEA, devrait être créé par les pays nucléaires les plus avancés. Son objectif serait de fournir des sources  assurées de combustible nucléaire, des réserves d’uranium enrichi, une assistance pour l’infrastructure, le financement et le traitement des déchets – tout en  assurant que les moyens de fabriquer des armes nucléaires ne se dispersent pas dans le monde entier.


Nous devrions aussi bâtir un consensus international sur les moyens de dissuader ou, éventuellement de répondre à des tentatives secrètes de se libérer de ces accords.


Il devrait aussi y avoir un accord pour réduire substantiellement les forces nucléaires des USA et de la Russie, bien en de ça des niveaux prévus dans le Traité Russo-Américain de Réduction des forces offensives stratégiques. Au fur et à mesure que cette réduction se poursuivra, d’autres pays seront peu à peu impliqués aussi.

 

La maxime du Président Reagan « Aie confiance, mais vérifie.» devrait être réaffirmée. Mettre au point un traité vérifiable pour empêcher les nations de produire du matériel nucléaire pour des armes contribuerait à un système pus rigoureux  des comptes et de la sécurité des matériels  nucléaires.

 

Nous devrions aussi bâtir un consensus international sur les moyens de dissuader ou, éventuellement de répondre à des tentatives secrètes de se libérer de ces accords.

 

Le progrès serait rendu plus facile par une déclaration claire de notre objectif final. En fait, c’est la seule voie pour construire la confiance internationale et  élargir la coopération nécessaire pour répondre efficacement aux menaces actuelles. Sans cette vision d’aller peu à peu vers l’abolition complète des armes nucléaires, nous ne trouverons pas la coopération essentielle requise pour maintenir cette spirale descendante.

 

A certains points de vue, l’objectif d’un monde libéré de ces armes, est comme le sommet d’une très haute montagne. Là où nous sommes aujourd’hui, nous ne pouvons pas même apercevoir ce sommet, et il est tentant de dire que nous ne pourrons pas y arriver d’ici.  Mais les risques  de descendre de la montagne ou de ne pas bouger sont trop réels pour être ignorés. Nous devons établir un itinéraire vers les hauteurs d’où le sommet deviendra enfin visible.       

 

 

Suit une longue liste de personnalités américaines qui ont assisté à la conférence et approuvé les conclusions données  ici.