COMBATS  POUR  LA  PAIX

Maurice Errera

 

On était en pleine guerre froide. En dépit de cela, deux cardiologues, Evgueni Chazov, russe, et Bernard Lown, américain, collaboraient à des études sur la conduite à tenir en cas d’arrêt cardiaque entraînant une mort subite. Ils se dirent un jour qu’ils pourraient aussi collaborer à des problèmes intéressant leurs deux pays, notamment le risque de guerre nucléaire. Encore sous le choc de Hiroshima et Nagasaki, on avait constaté qu’aucune organisation médicale ne serait efficace vu le nombre des victimes (brûlés, écrasés sou les décombres, irradiés, etc.…) et l'ampleur des dommages. Ils décidèrent de s’engager ensemble pour obtenir l'élimination des armes nucléaires, ce qui constitua le fondement de l’International Physicians for the Prevention of Nuclear War (IPPNW)

 

La première réunion du groupe eut lieu à Arlington dans la banlieue de Washington. Le professeur Zénon Bacq y assistait. Je le connaissais bien car, comme moi, il s’intéressait à la Radiobiologie. À son retour à Bruxelles, il vint me voir et suggéra qu’on organise  une association belge, comme d’autres qui se créaient à la même époque dans d’autres pays.

 

Après mes études de médecine, j’avais rejoint l’équipe des professeurs Brachet et Jeener à Auderghem et me consacrais aux effets des radiations sur le noyau cellulaire, l’ADN et les nucléoprotéines. Ces études m’avaient sensibilisé aux effets des radiations sur l’homme. Lorsque le Prof. Bacq me parla de son projet, je répondis que j’essaierais de faire  quelque chose, mais je n’avais aucune idée comment m’y prendre. J’avais rencontré à diverses réunions de combattants pour la Paix eu Vietnam, une femme intelligente et décidée, Ghislaine Vankeerberghen, qui accepta de m’aider. Sans elle d’ailleurs, ma tâche eut été  insurmontable. Nous nous mîmes au travail, écrivîmes à tous les Recteurs des universités belges pour avoir leur adhésion à un comité d’honneur, nous permettant d’avoir davantage d’influence sur le corps médical. Tous répondirent favorablement à notre demande.

 

Ainsi fut organisé la filière belge de l’IPPNW. Les premiers temps furent difficiles, car peu de  médecins croyaient à la possibilité d’une guerre nucléaire dans nos régions. Mais petit à petit, l’association prit forme et le nom Association Médicale pour la Prévention de la Guerre Nucléaire (AMPGN) fut mieux connu. Nous avons décidé de fonder une revue destinée au corps médical essentiellement. Ghislaine Vankeerberghen, bonne secrétaire, se mit à l’œuvre pou écrire avec moi des articles afin d’alimenter la revue.

 

Une jeune norvégienne militante parla de l’IPPNW et de sa quarantaine de filiales au Comité du Prix Nobel de la Paix. Ses démarches durent couronnées de succès et ce prix emblématique fut décerné en 1985 à l’Association mère, à ses promoteurs ainsi qu’à ses filiales. Je fus invité à la remise du prix à Oslo où je me rendis avec ma femme Denise. La cérémonie n’avait pas le faste de celles organisées à Stockholm  pour les Prix de Sciences ou de Littérature, mais cela se passait dans une ambiance bon enfant et joyeuse. Le soir de cérémonie, une marche aux flambeaux eut lieu dans la ville, avec la participation de nombreux habitants.

 

Rentrés en Belgique, note action se poursuivit sans relâche et fut rejointe, entre autres, par Henri Firket. Ayant  beaucoup d’engagements scientifiques et d’enseignement, je donnai ma démission de Président, en vue de le faire nommer à ma place. Depuis lors, comme vous le savez, il s ‘occupe  avec un zèle et un dévouement sans pareil du développement de la revue à laquelle il donne une forme plus achevée et à laquelle se sont joints divers collaborateurs, aujourd’hui : Pierre Piérart, Philippe de Salle, Jacques Loute, Colette Moulaert, Olivette Mikolajczak…

 

Mais la lutte contre les armes nucléaires peut elle garantir une paix durable ? On a beau dire que la dissuasion a maintenu la paix entre russes et Américains, on peut se demander si le seul équilibre des forces, peut être assurer la sécurité. Personnellement, je n’y crois pas, bien que je sois persuadé que les armes nucléaires ne seront pas utilisées entre les deux puissances mondialement dominantes,… sauf si ces armes tombaient dans des mains d’irresponsables. Ceci ne réduit pas mon engagement pour la suppression total des armes nucléaire, les méthodes d’alerte étant trop peu fiables pou être rassurantes. Seules des initiatives diplomatiques pouvant empêcher l’utilisation des  armes de destruction massive.

 

La prévention de la guerre nucléaire ne se borne pas à la suppression de cet armement, encore loin d’être acquise. Même dans notre pays pacifique, il y a un dépôt de missiles américains à la base aérienne de Kleine Brogel. La prévention des guerres repose aussi sur la conclusion d’accords internationaux. C’est pourquoi une véritable « culture de paix » devient nécessaire. A cet égard, j’avais été inspire par le mécène industriel Emile Bernheim qui avait organisé «les journées internationales universitaires de la Paix » Ayant été parmi les organisateurs de celles-ci, je me rendis vite compte que le mois de mars, choisi pour cette manifestation, était peu propice pour éveiller l’intérêt des étudiants, préparant déjà leurs examens. Sur les conseils du Président de la Fondation pour les progrès de l’Homme à Paris, je rendis visite à divers Recteurs des universités belges pour les convaincre que les études sur la la paix était dignes de travaux universitaires. L’argent manquait pour appliquer ce programme qui ne devint possible qu’un peu plus tard, Emile Bernard ayant légué sa fortune pour les recherches sur la paix. L’ULB organisa alors la fondation Bernheim que j’ai soutenue activement jusqu’à ma retraite. Durant ces années, j’ai aussi assisté à plusieurs manifestations à l’Université de Hambourg, en Allemagne, qui ont débouché sur la mise sur pied de réseaux internationaux d’ingénieurs et de scientifiques (INES), consacrés à trouver des solutions aux problèmes du monde actuel. Je m’y joignis également. Simultanément se fondait à Berlin une Université de Paix qui a bien fonctionné pendant quelques  années.

 

Ma spécialisation en radiobiologie m’a aussi valu d‘être nommé pour un an à l’ONU au comité pour l’étude des radiations ionisantes. J’y  retrouvai le prof. Bacq, représentant la Belgique. Le monde reste confronté à d’autres défis aussi graves que ceux de l’arme nucléaire. La sauvegarde de l’environnement doit occuper notre attention et nous devons soutenir ce combat. Bien sûr, l’AMPGN ne peut s’occuper de tout, mais celui de recruter de jeunes émules reste primordial. Il est regrettable qu’il soit si difficile de trouver des jeunes médecins susceptibles de dispenser un peu de leur temps et de leurs efforts pour assurer le rajeunissement de nos cadres.

 

Lorsque je quittai mes fonctions, en 1984 la Fondation Bernheim était dans les très bonnes mains d’Eric Remacle et je savais qu’il renforcerait judicieusement l’action et le rayonnement de l’IPPNW. Malheureusement Ghislaine Vankeerberghen disparut beaucoup trop tôt foudroyée par une embolie cardiaque quand elle apprit le décès d’un de ses fils au cours d’un accident. Ainsi, elle n’a pas eu le temps de donner toute son énergie et sa générosité à une cause qu’elle avait défendue depuis des années.

 

L’histoire de l’AMPGN serait incomplète si je n’évoquais deux points importants. L’AMPGN fut le point de départ d’actions en France, initiées par deux groupes qui devinrent rivaux, l’un trop à gauche, animé par Frédéric Joliot-Curie, l’autre par une fraction plus modérée. L’AMPGN servit d’intermédiaire pour des contacts fructueux entre les deux, qui finirent par unir leurs efforts. Un second point concernait la branche flamande, animée par le Dr Jef Deloof, qui se joignit plus récemment à la branche hollandaise. Mais notre confrère déploya une activité importante pour développer notre message.

 

La prévention de la guerre nucléaire a mobilisé de nombreux adeptes  depuis des années. Ces efforts doivent continuer, car la menace reste suspendue, comme une épée de Damoclès.