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PLAIDOYER  POUR L’ABOLITION  DES  ARMES  NUCLÉAIRES

G.P. Schultze, W.G. Perry, H.A. Kissinger et S. Nunn


 

 

Cet article, publié le 4 janvier 2007  dans le Wall  Street Journal (dangereuse feuille gauchiste, comme on sait), part d’une autre analyse, mais arrive à des conclusions singulièrement proches de celles que nous répétons à l’envi. Ce sont ses auteurs qui sont importants. Les trois premiers ont été successivement Secrétaires d’Etat (ministres des Affaires étrangères) des USA. Le dernier a présidé la Commission des forces armées au Sénat. Ces « combattants de la guerre froide », comme on les a qualifiés, issus des milieux officiels des États-Unis, se rendent enfin compte qu’il faudrait changer de politique.

 

L’armement nucléaire présente aujourd’hui de terrifiants dangers, mais aussi une singulière occasion historique. Une initiative des Etats-Unis sera nécessaire pour amener le monde à une étape nouvelle : établir un consensus solide  pour supprimer l’idée que les armes nucléaires sont utiles, pour éviter leur dispersion dans des mains potentiellement dangereuses et, à la longue, pour éliminer  la menace qu’elles constituent pour la planète.

 

L’armement nucléaire joua un rôle essentiel pour la sécurité internationale pendant la Guerre froide parce qu’il était un instrument de dissuasion. La fin de cette période a rendu obsolète la doctrine de destruction mutuelle assurée entre Américains et Soviétiques. L’idée de dissuasion reste cependant un facteur que de nombreux pays, se sentant menacés, prennent en compte. Mais se reposer pour cela sur les armes nucléaires devient de plus en plus hasardeux et de moins en moins efficace.

 

Le récent test nucléaire de la Corée du Nord et le refus de l’Iran de stopper son programme d'enrichissement de l’uranium - jusqu’au niveau où il devient un explosif nucléaire - mettent en évidence  le fait que le monde est aujourd’hui au bord du précipice d’une nouvelle ère nucléaire. Plus alarmante encore, la proba-bilité s’accroît de voir tomber ces armes dans les mains de terroristes non étatiques.

 

Dans le combat que ceux-ci mènent contre l’ordre du monde, l’arme nucléaire serait le moyen ultime de dévastation massive. Et aucune technique de dissuasion ne peut s’appliquer  à de tels groupes terroristes, qui présentent ainsi de nouveaux défis très ardus pour la  sécurité.

 

Menace terroriste à part, et sauf si de nouvelles mesures urgentes sont prises, les États-Unis seront contraints d’entrer dans une nouvelle ère nucléaire, plus précaire, psychologiquement déstabilisante et économiquement plus coûteuse  encore que la dissuasion de la guerre froide.  Il est loin d’être sûr que l’ancienne « destruction mutuelle assurée » entre les États-Unis et l’Union soviétique, puisse s’appliquer avec succès face à un nombre croissant d‘ennemis atomiques potentiels, dispersés dans le monde. Le risque d’emploi des armes nucléaires s’accroîtrait dramatiquement.

 

Ces nouveaux pays nucléaires  n’ont pas l’expérience de nombreuses années de perfectionnement des mesures de sécurité qui ont, pendant la guerre froide, empêché des lancements par accident ou par erreur de jugement, expérience que les États-Unis et l’Union soviétique  ont acquise grâce à divers incidents bénins. Ces deux pays prirent bien soin qu’aucune arme nucléaire  ne soit lancée, volontairement ou par accident. Les nouveaux pays nucléaires auront-ils autant de chance dans les 50 prochaines années que nous eûmes pendant la guerre froide ?


 

 

 

          Plusieurs dirigeants ont envisagé ce problème. Dans son adresse « Atoms for Peace », aux Nations Unies en 1953, le Président Dwight D. Eisenhower s’engageait à ce que  « l’Amérique soit  déterminée d’aider à la solution de l’effrayant dilemme atomique - de mettre tout son cœur et tout son esprit  à trouver le moyen par lequel la miraculeuse inventivité humaine se consacre dorénavant à la vie, et non à la mort, de l’espèce ».  John F. Kennedy, cherchant à dénouer l’imbroglio du désarmement nucléaire, affirma lui, que « Le monde ne doit pas être une prison où l’homme attend son exécution. »

           Rajiv Ghandi déclarait le 9 juin 1988 à l’Assemblée générale des Nations Unies,: « La guerre nucléaire ne signifiera pas la mort  de cent millions de gens, ou même d’un milliard. Elle signifiera l’extinction de quatre milliards, la fin de la vie telle que nous la connaissons sur ce globe. Nous venons aux Nations Unies pour réclamer votre aide pour mettre fin à cette folie.» 

Ronald Reagan appela à l’abolition de « toutes les armes nucléaires », qu’il considérait  comme « totalement irrationnelles, totalement inhumaines et bonnes à rien sinon  à tuer, et peut-être destructrice de toute vie sur terre et de toute civilisation ».  Mikhaïl Gorbatchev partageait cette vision des choses.

Reagan et Gorbatchev ne réussirent pas à Reykjavik à s’accorder sur l’élimination totale des armes nucléaires, mais ils parvinrent à inverser  la course aux armements. Ils mirent en route le processus menant à une réduction significative des forces nucléaires à portée longue ou intermédiaire, en y incluant l’élimination d’une catégorie entière  de fusées menaçantes.

Que faudrait il faire pour ranimer la vision partagée de Reagan et Gorbatchev ?  Peut-on forger un consensus mondial qui définirait  une série d’étapes concrètes menant à une réduction majeure du danger nucléaire ? Il y a urgence de répondre aux défis posés par ces deux questions.

Le Traité de Non Prolifération (TNP) envisageait  la fin de toutes les armes nucléaires. Il prévoit que a) les pays qui ne possédaient pas d’armes nucléaires en 1967 acceptent de ne pas en acquérir, et b) que les pays qui en possédaient à cette date acceptent de s’en débarrasser au cours du temps. Tous les présidents depuis Richard Nixon ont réaffirmé ces obligations du traité, mais les pays non nucléaires sont devenus de plus en plus sceptiques quant à la sincérité des pays nucléaires.

D’importants efforts de non-prolifération sont en cours. Le Programme commun de Réduction des Menaces, l’initiative de Réduction de la Menace Globale, l’initiative sur la Sécurité contre la Prolifération et les Protocoles additionnels sont des approches innovantes qui fournissent de puissants outils  pour détecter des activités qui violent le TNP, et mettent la sécurité du globe en danger. Ils doivent être pleinement appliqués. Les négociations sur la prolifération des armes nucléaires par l’Iran et la Corée du Nord, incluant tous les membres permanents du Conseil de Sécurité plus l’Allemagne et le Japon, sont cruciales. Elles doivent être énergiquement poursuivies.

Mais par elles-mêmes, aucune de ces mesures ne répond correctement au danger. Reagan et le secrétaire général Gorbatchev aspiraient à accomplir plus à leur réunion de Reykjavik il y a 20 ans : l’élimination complète des armes nucléaires. Leur vision choqua les experts de la doctrine de la dissuasion, mais galvanisa les espoirs des peuples autour du monde. Les dirigeants des deux nations qui possédaient les plus importants arsenaux d’armement nucléaire avaient discuté de l’abolition de leurs armes les plus puissantes.

 


 

Peut-on faire fructifier les promesses du TNP et les possibilités envisagées à Reykjavik ? Nous croyons qu’un effort majeur devrait être initié par les USA pour obtenir une réponse positive par une série d’étapes concrètes.

 

Avant tout, il faudra travailler sérieusement avec les dirigeants des pays possédant des armes nucléaires et que l’objectif d’un monde dénucléarisé soit une entreprise commune. Celle-ci, en changeant l’optique des pays nucléaires, ajouterait du poids aux efforts déjà en cours pour éviter l’émergence d‘une Corée ou d’un Iran en possession de ces armes.

 

Le programme sur lequel il faudrait chercher à se mettre d’accord constituerait une série de pas urgents sur la voie qui tracerait les bases d’un monde libéré de la menace nucléaire.

 

Ces étapes impliqueraient de :

-         Modifier l’attitude héritée de la guerre froide, et  augmenter le temps d’alerte, réduisant  par conséquent le danger d’un emploi, accidentel ou non autorisé, d’armes  nucléaires.

-         Continuer,  dans  tous les pays qui en possèdent, à réduire substantiellement les forces nucléaires.

-         Éliminer les têtes nucléaires tactiques, faites pour être déployées sur les champs de bataille.

-    Initier au Sénat (des USA) un processus bipartisan, destiné à accroître la confiance et prévoyant une révision périodique, pour atteindre la ratification du traité d’interdiction totale des essais nucléaires, en tirant avantage de récentes avancées techniques et en s’effor-çant d’obtenir cette ratification des autres Etats importants.

      -    Instaurer les règles de sécurité les plus exigeantes pour tous les stocks d’armes, du   plutonium  utilisable et de l’uranium hautement enrichi, partout dans le monde.

-         Etablir un contrôle des processus     d’enrichissement de l’uranium, tout en le combinant à une garantie de fourniture de celui-ci, à un prix raisonnable,  pour les réacteurs nucléaires, d’abord par le Nuclear Supplying Group, puis par l’Agence internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) ou d‘autres sources internationales. Il faudra aussi résoudre les possibilités de  prolifération, liées aux déchets provenant des  combustibles épuisés des réacteurs produisant de l’électricité.

-         Mettre fin mondialement à la production de matériel fissile destiné aux armes, réduire puis supprimer l’usage commercial d’uranium très enrichi et éliminer l’uranium utilisable pour l’armement, de toutes les installations de recherche dans le monde, rendant ces équipements sûrs.

-         Redoubler d’efforts pour apaiser les antagonismes régionaux et résoudre les conflits qui peuvent susciter de nouvelles puissances nucléaires.

 

Atteindre cet objectif d’un monde libéré de ses armes atomiques requérra aussi des mesures efficaces pour empêcher ou contrer toute politique potentiellement menaçante pour la sécurité de quelque autre population ou pays.

 

Réaffirmer la vision d’un monde libéré des armes nucléaires et les mesures pratiques pour atteindre ce but serait une initiative courageuse conforme à l‘héritage moral des Etats-Unis,  et serait perçue comme telle. Cet effort pourrait avoir un impact extrêmement positif sur la sécurité des générations futures.  Sans une ferme vision, les actions entreprises ne paraîtront ni équilibrées ni urgentes. Sans ces actions, la vision serait perçue comme irréaliste ou même impossible.

 

Nous défendons l’idée d’un monde libéré des armes nucléaires et voulons fermement travailler aux mesures requises pour y arriver, en commençant par celles esquissées ci-dessus.


 

 

 

 

LA MENACE NUCLÉAIRE

M. Gorbatchev


 

 

Évoquant cet article, Michaël Gorbatchev, qui dirigea l’URSS de 1985 à 1991, y fait écho dans le même journal le 31 janvier.

 

…George Schultz, William Perry, Henry Kissinger et Sam Nunn ne sont pas connus pour des idées utopiques, et ont une expérience unique dans la conception des politiques de gouvernements précédents. Leur texte soulève une question d’extrême importance pour l'avenir des affaires du monde : l’indispensable  abolition des armes nucléaires.

 

En tant que signataire des premiers traités portant sur de réelles réductions de ces armes, Je crois mon devoir d’apporter mon soutien à leur appel pour une action urgente.

 

Le chemin vers cet objectif  débuta en novembre 1985, quand Ronald Reagan et moi nous sommes rencontrés à Genève. Nous avons déclaré alors que « une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit pas être déclanchée. »  Ceci était affirmé à un moment où un grand nombre de militaires et de gens appartenant à l’establishment politique considéraient qu’une guerre utilisant des armes de destruction mas

 

sive était concevable et même acceptable, et  étaient en train d’élaborer divers scénarios  d’escalade nucléaire.

 

Il fallait une forte volonté politique pour transcender ces conceptions périmées et atteindre une nouvelle vision. Car, pour que la guerre atomique devienne inconcevable, il faut modifier les doctrines militaires, les plans de développement des forces armées et les positions qu’on défendra dans les négociations sur le contrôle des armements. On commença à le faire après que Reagan et moi nous mîmes d’accord à Reykjavik en octobre 1986 sur la nécessité de se débarrasser des armes nucléaires. Au même moment, la situation mondiale se modifiait de manière importante. Plusieurs conflits internationaux s’apaisaient et un processus démocratique s'installait un peu partout, menant à la fin de la guerre froide.

 

Dès le début des négociations Américano-soviétiques, une brèche s’ouvrit - le traité sur l’élimination des fusées balistiques à moyenne et courte portée, suivie par une réduction de 50% des armes stratégiques offensives. Si on avait continué dans le même sens et au même rythme, le monde serait débarrassé de la plus grande partie des arsenaux de ces armes mortelles. Mais cela n’eut pas lieu, et les espoirs  d’un monde nouveau, plus démocratique, furent déçus. En fait, nous avons assisté à un échec des directions politiques qui se sont avérées incapables de saisir les occasions ouvertes par la fin de la guerre froide. Cet échec flagrant a permis aux armes nucléaires et à leur prolifération de devenir une menace croissante pour l’Humanité.

 

Le traité ABM (antibalistique) a été abrogé, les exigences nécessaires pour vérifier les réductions  des armes atomiques et leur irréversibilité, assouplies, le traité sur l’arrêt des tests nucléaires n’a pas été ratifié par toutes les puissances nucléaires. L’objectif de l’éventuelle élimination de ces armes a été pratiquement oublié. Pire, les doctrines militaires des puissances majeures, d’abord les Etats-Unis, puis, jusqu’à un certain point la Russie, ont insisté sur l’acceptabilité des armes nucléaires comme un moyen de guerre, employées en premier, ou même pour une frappe « préemptive ».

 

Ce sont toutes des violations évidentes des obligations des puissances selon le Traité de Non Prolifération. Son article VI est clair et sans ambiguïté. Les pays  capables de fabriquer des armes nucléaires doivent renoncer à cette possibilité en échange de la promesse des membres du club nucléaire de réduire et finalement abolir leurs arsenaux nucléaires. Si cette réciprocité n’est pas observée, la structure entière du traité s’effondrera. 

 

Ce traité est déjà soumis à des tensions considérables. L’émergence de l’Inde et du Pakistan comme pays possesseurs d’armes atomiques, le programme nucléaire Nord-Coréen et l’évolution de l’Iran sont juste des signes prémonitoires de problèmes plus dangereux encore auxquels on devra faire face, sauf si nous réussissons à modifier la situation actuelle. Une nouvelle menace, des armes atomiques tombant dans les mains de terroristes, est un défi à notre capacité de travailler tous ensemble au mieux de nos capacités technologiques. Mais nous ne devons pas nous leurrer. En dernière analyse le problème ne pourra être résolu que par l'abolition des armes nucléaires. Tant qu’elles existeront, le danger sera avec nous.

 

En fin novembre, le forum des Prix Nobel de la Paix, réunis à Rome, a publié un communiqué spécialement consacré à ce problème. Joseph Rotblat, un scientifique de renom mondial, récemment décédé, avait mis en route une campagne globale d’alerte au danger nucléaire, auquel j’ai participé. L’Initiative du Danger Nucléaire de Ted Turner apporte un soutien important à des mesures spécifiques pour réduire les armes de destruction massive. Nous sommes avec elle, réunis dans une compréhension commune de la nécessité de sauver le Traité de Non Prolifération et de ce que la responsabilité essentielle en repose sur les cinq membres du club nucléaire.

 

Nous devons replacer  l’objectif de l’élimi-nation des armes nucléaires sur notre agenda, non pas dans un futur lointain, mais aussi tôt que possible. Cela lie les impératifs moraux - le rejet de cet armement pour des raisons éthiques - à celui d’assurer la sécurité. Il devient de plus en plus clair que les armes nucléaires ne sont plus un moyen d’assurer celle-ci. En fait, chaque année qui passe, elles la rendent plus précaire.

 

L’ironie - et un reproche à la génération des leaders mondiaux actuels - est que, deux décennies après la fin de la guerre froide, le monde ploie toujours sous la charge de vastes arsenaux nucléaires dont même une fraction serait suffisante pour détruire la civilisation. Comme dans les années 1980, nous sommes confrontés à un problème de volonté politique : la responsabilité des dirigeants de combler le fossé entre la rhétorique de paix et de sécurité et le réel danger planant sur le monde. Tout en marquant mon accord avec  cet article du 4 janvier prônant une initiative des Etats-Unis, jouant un rôle actif dans ce domaine, je pense qu’on a aussi besoin d’un effort majeur des leaders russes et européens, d’une attitude responsable et d’un engagement de tous les pays qui possèdent des armes atomiques.

 

J’en appelle à un dialogue dans le cadre du Traité de Non Prolifération, entre les pays nucléaires et les autres, qui couvrirait complètement les problèmes relatifs à l’élimination de ces armes. Le but est de construire une doctrine commune pour avancer vers un monde libéré de ces armes.

 

La clef du succès sera la réciprocité des obligations et des actions. Les membres du club nucléaire devraient répéter formellement leur engagement de réduire, et finalement d’élimi-ner les armes atomiques.  Comme signe de la sincérité de leurs intentions, ils devraient sans délai poser deux gestes significatifs : ratifier le traité d’interdiction totale des essais, et modifier leurs doctrines militaires, en retirant à leurs armes nucléaires le statut de haute alerte caractéristique de la guerre froide. En même temps, les pays qui ont des programmes d’énergie nucléaire devraient s’engager à purger ces programmes de toutes les  activités qui pourraient avoir des applications militaires.

Les participants à ce dialogue devraient rendre compte de ses progrès et des résultats acquis au Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui aura un rôle crucial de coordination dans ce processus.

Au cours des quinze dernières années, le problème de l’élimination des armes nucléaires s’est trouvé si refoulé à l’arrière plan que cela demandera, pour atteindre un succès, une vraie révolution de la pensée politique et un effort intellectuel majeur. C’est un défi à la présente génération de dirigeants, un test de leur maturité et de leur capacité d’agir. Ils ne doivent pas échouer. C’est notre devoir de les aider à relever ce défi.