Editorial

CERTAINS AMERICAINS SE REVEILLENT

L’éditorial de notre précédent numéro (Nous avons peur, mars 2002) a eu un impact dont nous avons reçu les échos. Il a d’ailleurs été réimprimé par d’autres.  Lu rapidement, il pouvait passer pour anti-américain.  Il ne l’était pas.  Il ne dénonçait que des aspects de la politique étrangère et militaire du gouvernement Bush, pas l’attitude du peuple américain, ni surtout de nos confrères de l’IPPNW et de PSR (Physicians for Social Responsibility), sa section aux Etats-Unis, que nous avons retrouvés fort proches de nous lors du XVe congrès de l’IPPNW à Washington en ce début mai 2002.

Ils nous ont expliqué le choc produit par les attentats du 11 septembre dans l’opinion.  On ne s’en rend pas assez compte en Europe.  Tuant des milliers de civils innocents, ce sont évidemment des crimes effrayants qui doivent être sévèrement punis, mais nous savons que, hélas, il s’en commet souvent de semblables un peu par-tout dans le monde.  Par contre, depuis près de 200 ans, jamais le territoire continental des Etats-Unis n’avait été ainsi atteint directement.  Au peuple américain, qui est – comme on sait – en contact permanent avec Dieu, ces attaques ont paru des blasphèmes, que dis-je, des sacrilèges inouïs, bien pires que toutes les autres.  L’opinion tétanisée a soutenu à fond les autorités dans leur lutte contre le « terrorisme », terme dont la définition et les limites sont floues. Dans ce pays, si respectueux des lois, on a trouvé normal de suspendre les droits les plus élémentaires de la défense et de tenter d’obliger les alliés à s’aligner sur ces mesures extrêmes.

Les Américains qui gardaient la tête froide n’osaient s’opposer à rien de peur d’être stigmatisés comme traîtres et amis des terroristes.  L’équipe Bush en a profité.  Elle a utilisé à fond l’excuse de la lutte anti-terroriste pour pousser ses politiques controversées d’armement et de défense antimissile (de toute façon inapte à éviter de tels attentats), pour produire une liste hétéroclite d’ennemis potentiels non nucléaires et les menacer de représailles à coup de bombes atomiques, etc. On engage d’énormes dépenses et on démantèle les timides mesures de protection de l’environnement prises auparavant. Toutes ces décisions ne profitent qu’aux puissants lobbies des industries pétrolières et d’armements.  Il s’agit d’employer sa supériorité technologique pour imposer une suprématie mondiale, sous prétexte de liberté économique, par intimidation si possible, par la force s’il le faut.  Tout cela exige des « économies », d’où coupes sombres dans les budgets sociaux, médicaux, des pensions et de l’éducation.

Mais l’opinion se réveille peu à peu, et en premier lieu l’IPPNW et PSR, qui se sont rendus compte du danger.  Ils manifestent véhémente-ment leur opposition, comme le montre le compte-rendu du Congrès dans ce numéro.  Le style lui-même de leurs messages a changé.  Aux lettres polies d’autrefois se sont substitués des messages exprimant de façon plus agressive leur condamnation de la politique militaire.  Une lettre ira jusqu’à dire à Bush que, s’il lance ses bombes nucléaires sur des pays qui n’en ont pas, ce sera lui « l’archi-terroriste.  Certains libéraux (au sens américain du mot) nous ont dit s’être même demandés si toute l’affaire n’avait pas été artificiellement montée pour museler les réticences devant une politique déjà affirmée avant les attentats.  C’est quasi certainement faux.  Cela eut été de la part de la « mafia » (ils utilisaient ce terme) ultra-conservatrice qui s’est emparée du pouvoir par un scrutin douteux, faire preuve d’un cynisme terrifiant, mais trop risqué si la manœuvre était découverte.  Mais le fait que la question ait été posée (nous en avons eu des échos jusqu’en Europe) montre l’abîme qui divise l’opinion. Le seul membre du gouvernement qu’ils épargnaient était le Secrétaire d’Etat Colin Powell.

Nos amis sont loin d’être seuls.  Lors du con-grès, ils avaient organisé 60 rencontres  avec des hommes politiques et des représentants de Ministères, leur posant des questions précises. L’accueil ne fut que rarement négatif.  Lors d’une cérémonie organisée dans les locaux du Sénat, PSR a remis à une dizaine de sénateurs et à un député, tous de l’opposition, des diplômes vantant leur action en faveur de nos thèses.  Ces hommes politiques, dans leurs remerciements, attaquèrent le gouvernement avec une dérision féroce.  L’un d’eux, par exemple, opposa impitoyablement les difficultés techniques qu’il invoque pour éviter les contraintes de Kyoto, à sa prétention de maîtriser une technologie sophistiquée capable d’arrêter les missiles ennemis dans la stratosphère. « Cela marche une fois sur dix, dit-il, et encore, seulement si le missile a annoncé : coucou, je serai dans tel coin à 8h42. »  De même, on nous a régalés de dizaines de dessins satiriques, dont des exemples décorent ce numéro.

Certains des médias les plus sérieux et peu soupçonnés de gauchisme, comme le Financial Times ou le Washington Post, font bon écho à ces critiques, à côté d’articles approuvant la position gouvernementale.  Il ne faut cependant pas se leurrer. La grande majorité du public, qui ignore tout du reste du monde, soutient Bush.  Nos amis américains nous ont remerciés de notre appui auprès de leurs officiels, mais sur-tout, ils nous ont demandé plusieurs fois et avec grande insistance de stimuler nos gouvernements pour qu’ils fassent part aux autorités américaines des craintes et des réserves de leurs alliés européens.  Eux seuls, nous a-t-on dit, ont des chances d’être entendus avant qu’il ne soit trop tard.  Nous savons que nous pouvons compter sur votre courage, Monsieur Michel !

ARMES  NUCLEAIRES POUR TOUS ?


R. Mc Namara et T.Graham

R. Mc Namara a été Secrétaire à la Défense de 1961 à 1967.  T. Graham préside l’Association des Juristes pour la Sécurité Mondiale.  Le texte, repris du « Los Angeles Times », est légèrement abrégé.

L’administration Bush insiste sur sa conviction que le régime des traités de contrôle des armements ne signifie rien.  Comme le dit explicite- ment sa récente Révision de la stratégie nucléaire, « Cette ancienne attitude est incompatible avec la flexibilité que le planning des forces américaines requiert aujourd’hui. »  Les Etats-Unis ont décidé de se retirer du Traité anti-balistique, mis de côté les améliorations proposées pour la convention sur les armes biologiques. Et il semble maintenant que l’administration s’apprête à ajouter le Traité de Non Prolifération à la liste de ceux qu’il écartera.  Si c’est vrai, on peut s’attendre à ce que la prolifération nucléaire s’étende dans le monde.  Nous vivrons dans un univers considérablement plus dangereux et les USA seront beaucoup moins en sécurité.  

Le texte rappelle la « destruction mutuelle  assurée » caractéristique de la guerre froide, puis  continue : Selon les rapports décrivant la position nucléaire révisée, le gouvernement adopte une nouvelle doctrine qu’un commentateur décrit comme une « destruction unilatérale assurée ».  La Russie est toujours considérée comme cible … De même, on envisage une « confrontation militaire sur le statut de Taïwan » avec la Chine, désignée comme cible potentielle d’une attaque nucléaire.  

La Révision va plus loin.  Elle désigne explicitement la Libye, la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord comme cibles potentielles des for-ces nucléaires américaines, en balayant l’ambiguïté des rapports antérieurs.  Une chose, peut-être la seule, que ces cinq pays ont en commun, est qu’ils n’ont pas d’armes nucléaires et sont signataires du Traité de Non Prolifération qui, pendant trente ans, a empêché ces armes de se répandre dans le monde.  En 1978, pour renforcer ce traité, les USA, le Royaume-Uni et l’URSS se sont engagés formellement à ne jamais employer ces armes contre un signataire du traité qui en serait dépourvu, sauf au cas d’une attaque coordonnée avec un autre Etat, celui-là nucléaire.  Aucune exception n’était prévue pour répondre à des attaques chimiques ou biologiques.  Cet engagement fut réaffirmé par toutes les puissances nucléaires en 1995, quand on renouvela le traité.  C’était la contre-partie raisonnable, demandée aux puissances nucléaires par les 182 autres pays, contre leur renoncement à acquérir des armes nucléaires...

Les plans du Pentagone minent la crédibilité de cet engagement…Ils détruisent celle du Traité lui-même.  La révision signifie que les Etats-Unis se réservent le droit d’attaquer n’importe quel pays s’ils le décident, ce qui ne peut qu’accroître le risque de prolifération.  Si un pays croit être mal vu à Washington, quelle orientation est-il le plus susceptible de choisir ?  Il est toujours difficile de prédire ce que décideront les nations dans une situation donnée, mais une citation attribuée au Ministre indien de la défense, Georges Fernandez, fournit peut-être une piste : « Avant de défier les Etats-Unis, il faut d’abord acquérir des armes nucléaires. »  

La révision de la politique nucléaire semble aussi prévoir un plan de 40 ans pour développer et acquérir de nouvelles armes atomiques.  Il demande que de nouvelles possibilités de lancement (par air, sur terre et en mer) soient développées et déployées d’ici 2040.  Il réclame de nouvelles têtes de moyenne et de faible puissant-ce, qui nécessiteront très probablement de nouveaux essais nucléaires…(Tous ces projets) violent ouvertement les engagements vitaux des USA en matière de non prolifération.  

Ces questions sont bien trop importantes pour être laissées à la seule discrétion du gouvernement.  On doit tenir un débat public complet sur le futur de (la politique nucléaire) américaine.  Il est temps que le Congrès organise des enquêtes approfondies et publiques sur ces problèmes.

(traduit du Los Angeles Times Syndicate)

Dans un poste de commandement de missiles nucléaires :

Launch = lancer, il n’y a qu’une lettre de différence avec "lunch"

UN  DEVELOPPEMENT  SANS  FIN

Reginald Moreels

Le docteur Réginald Moreels, qui fut un Secrétaire d’Etat au développement peu conformiste, prépare un livre sur L’Ethique et la Mondialisation, des points de vue politique, économique, philosophique et religieux.  Il nous permet de publier ici la traduction de ce qui devrait en constituer le début. Une seconde partie de ces bonnes pages sera publiée dans le prochain numéro.  Nous le remercions vivement de sa confiance

Monsieur M. Ela, théologien camerounais, me raconta un jour un épisode de la visite d’un groupe d’experts occidentaux qui inspectaient des village dans son pays natal. A un moment donné, celui qui traduisait leurs commentaires au villageois assemblés, s’arrêta brusquement après qu’un des experts eut déclaré »Nous sommes venus ici pour voir comment nous pouvons assurer le développement de cette région. » Invité à pour-suivre, il remplaça le mot  »développement » par « rêve de l’homme blanc. »

Je voudrais partager avec vous quelques idées qui me sont venues après avoir profondément réfléchi et analysé mes sentiments, découvrant ainsi quelques fragments d’autres mondes, présents et passés

Tout d’abord, le «développement », compris comme un mélange d’assistance sociale et de bien-être individuel, se déroule à travers un processus chaotique tendant vers un objectif inaccessible et utopique.  Je pense que la distinction entre pays et peuples développés, en développe-ment et sous-développés se fait sur base de critères de niveau de revenus et de règles sociales qui sont inadaptées pour estimer la nature de l’Humanité et de sa culture.

Ayant été responsable de l’aide publique au développement, j’ai connu par expérience l’approche bureaucratique et encore paternaliste des donateurs vis-à-vis de ceux qui la reçoivent.  J’ai pu observer comment les prédateurs et dictateurs locaux exploitent leurs peuples appauvris.  J’ai été révolté par la répression des individus par des « groupes ethnicisés ou tribaux. Par conséquent, je ne prône pas seulement une pro-fonde réforme du système actuel de développe-ment, mais aussi une réforme du concept lui-même et de ses mécanismes de financement, qui devraient mener à un développement en coopération plutôt qu’une coopération pour le développement. Moins de business de charité, plus de coopération sociale.

En second lieu, l’histoire récente montre que la démocratie s’impose comme le meilleur système pour atteindre la paix sociale, la liberté individu-elle et une justice collective dans toutes les sociétés.  La démocratisation est en cours dans toutes les cultures, mais elle reste fragile.  Le résultat est instable et menacé par des « extrémistes démocrates » qui édictent des lois et votent des résolutions sans avoir la moindre intention de les mettre en pratique

Enfin, je voudrais ajouter mes sentiments personnels, avec un doute pro-fond sur l’idée même de développement sans fin.

Le concept de « développement « 

Le concept d’aide au développement naquit en 1949, quand le Président des USA de l’époque, Harry Truman, souligna la différence entre nations « développées » et « sous-développées.  Sept ans plus tard, à la Conférence des Pays Non Alignés à Bandung, cette dernière expression fut remplacée par « pays en développement », qui paraissait plus acceptable.  Au cours des 50 années suivantes, on a changé plusieurs fois les termes désignant ces pays, pour présenter leurs caractères spécifiques sous une forme plus convenable et moins condescendante.  Aujourd’hui, la communauté internationale préfère se référer aux pays à « revenus élevés » (high income), « moyens » ou « faibles » (low income), ou simple-ment aux pays « riches », « émergents » et « moins avancés.  Même cette nomenclature me laisse un grave malaise d’ordre moral (que partagent nombre de mes collègues.

Depuis le discours historique du président Truman en 1949, les pays occidentaux consacrent une part - très faible - de leur produit national brut (PNB) à l’aide aux nations « sous-développées, en développement ou moins avancées.  Ces 49 pays représentent 11 % de la population mondiale, mais ne participent que pour 0,4 % au commerce international.  Leur revenu moyen par tête et par jour, est de moins de 2 $, ils sont complètement à la merci des fluctuations – toujours en leur défaveur – des marchés de matières premières et ils sont endettés jusqu’au cou.  La dette totale de l’ensemble des « pays émergents » et «  moins avancés » (PMA) s’élève à 2000 milliards de $. La part de ces derniers ne représente que 7,2 % du total, mais, pour eux, la charge de la dette dépasse 100 % de leur PNB.  Six pays, l’Angola, le Bangla-desh, l’Ethiopie, le Mozambique, la République Démocratique du Congo et le Soudan supportent à eux seuls la moitié de ce fardeau.

Le revenu moyen par habitant a néanmoins quadruplé depuis 1960.  La fraction de la population alphabétisée a doublé.  L’espérance de vie s’est accrue de 20 ans ; elle dépasse aujourd’hui 80 ans dans les pays riches, 60 dans les pays émergents et 50 dans les PMA.  Malheureusement, il faut s’attendre à un recul sérieux dans ces derniers, étant donné l’extension du sida, de formes résistantes de la malaria et surtout à la difficulté d’accès aux soins de santé de base.  Je pourrais continuer à citer des centaines de statistiques, les unes optimistes, les autres alarmantes

Mon expérience dans le domaine de l’aide humanitaire et au développement m’a appris qu’elle profite souvent plus aux pays donateurs qu’aux bénéficiaires, et que les nations qui ont réussi à sortir du cercle vicieux de la pauvreté l’ont fait par leurs propres moyens; que la coopération peut être corrompue et source de corruption; que l’escroquerie est présente par-tout; que l’assistance destinée à faire décoller les pauvres du minimum vital, n’atteint pas les plus pauvres…  L’esclavage moderne, les trafics et l’exploitation des êtres humains se sont étendus et sont plus lucratifs qu’il y a 150 ans.  La colonisation et les dictatures post-coloniales subjuguent chaque homme, chaque femme et chaque enfant dans les pays pauvres.  L’aide au développement n’atteint en fait que moins de 10 % des plus déshérités.  Les bénéficiaires de l’aide occidentale ne sont pas les Africains au Sud du Sahara, mais vivent en Europe de l’Ouest elle-même, dans les pays africains riverains de la Méditerranée et dans le Sud-Est Asiatique !  

L’aide au développement est, dans le meilleur des cas, une forme de charité et de solidarité.  Et tous ceux qui s’engagent volontairement dans cette aventure sont dignes de respect et méritent un soutien public et privé, aussi longtemps que le cœur et la méthode, l’enthousiasme et le professionnalisme vont de pair. Il n’y a pas de place pour le cynisme dans cet engagement.  On y est vacciné contre tout, sauf la misère, la violence et l’injustice.  Une idée utopique peut être, à la fois, créatrice et destructrice.  Nombre de nouveaux programmes sont élaborés par la Banque Mondiale, la Commission Européenne, les Etats-Unis, le Japon, le Canada et quelques membres de l’Union européenne.  Les Ministères chargés de l’Aide au Développement mettent en route des réformes saines de leur finance-ment et décentralisent leurs décisions, en dépit de fortes résistances bureaucratiques.  Pendant la dernière décennie, les lourds investissements en infra-structure et les transferts de technologies industrielles qui n’étaient pas orientées vers les besoins locaux ont été petit à petit remplacés par des formes d’aide mieux ciblées vers des projets agricoles de moindre envergure, des petites et moyennes entreprises, des unités de soins fonctionnelles et facilement accessibles, des projets concrets d’alphabétisation, d’éducation, d’apport de nourriture, de semences et d’outils, de création d’étangs, de forages de puits et de transfert de technologies pour la production d’énergie.  Un exemple : un télé-centre au Burkina Faso qui informe les agriculteurs des fluctuations des prix de leurs produits sur les marchés mondiaux.  

Mais la part de l’aide dans les budgets décroît.  Celle qui était liée aux commandes à des sociétés du pays donateur lui-même est peu à peu remplacée par des soumissions internationales pour l’achat des produits et équipements nécessaires.  Il y a quelques années, la Commission européenne a édicté des règles strictes de compétition entre ses membres pour ces soumissions.  Ces règles sont pourtant souvent tournées par division des contrats en tranches plus petites.  

Il y a dix ans, les pays « riches » injectaient encore 70 milliards de dollars par an dans l’aide au développement.  Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 10 milliards.  On doit aussi se souvenir que chaque €, dollar ou yen investi dans un pays pauvre, produit un bénéfice cinq fois plus élevé dans le pays donateur !  Le protectionnisme est aussi présent dans l’aide au développement que dans le commerce international.  Beaucoup de promesses qui ne sont qu’autant de slogans semblent fleurir depuis peu dans le monde entier.  « Engagement » est devenu le mot clef.  On crée de nouveaux fonds spéciaux tous les jours.  2015 sera l’année de la « victoire globale sur la misère. Sauf en Afrique sub-saharienne…De grandes conférences sur les problèmes des pays les moins avancés prévoient une instruction correct-te, une sécurité d’approvisionnement en eau et en nourriture, de nouvelles formes d’énergie pour un maximum d’habitants de la planète, en un minimum de temps.  En octobre 2000, la Commission européenne, en accord avec la Conférence des Nations-Unies sur le Commerce et le Développement, a lancé une initiative louable : tout, sauf les armes, qui doit offrir aux PMA la suppression des droits de douane et des barrières non douanières pour les principaux produits qui leur rapportent des devises (thé, café, fruits, cacao, riz, sucre.  Mais les annexes de la déclaration précisent que l’importation en Europe de riz  et de sucre de ces pays ne sera pas libéralisé avant 2007.  Quel sera le prix du bol de riz et d’un paquet de sucre à ce moment ?  Nous gardons aussi le paradigme selon lequel ces peuples importent très cher ce qu’ils ne produisent pas et exportent à bas prix ce qu’ils ne consomment pas.  Cette situation inéquitable mène, dans des pays à gouvernement faible, à un accroissement du poids de la dette et entraîne un déséquilibre des budgets de l’Etat et des finances de la nation tout entière.

Cela signifie-t-il que je suis pessimiste pour l’avenir ?  Ayant été un témoin, voire un participant, de drames sans nombre, au vu des caméras ou loin d’elles, il serait indécent de ma part de ne pas me sentir révolté quand je rencontre des victimes.  Mais je ne crois plus en la « perfection » de solutions miracles.  Je cherche des rayons d’espoir dans le progrès des relations internationales, dans la créativité, dans la civilisation de la globalisation plutôt que dans la globalisation d’une seule civilisation.  Je suis un « globaliste » convaincu, me sens comme un citoyen ordinaire, mais je me rebelle contre chaque forme de mono-globalisation .  Et j’espère fermement que d’ici une ou deux générations, l’aide classique au développement et la seront des souvenirs obsolètes, que le néo-colonialisme et la charité auront eu leur fin, de même que la bureaucratie inefficace, si déconnectée de la vie de populations dispersées, et qui méconnaît les organisations de base enracinées dans les communautés, tant rurales qu’urbaines.

Bien que les réformes tendent parfois à changer habitudes et procédures, elles se heurtent le plus souvent aux murs de l’inertie administrative, à des politiciens jaloux, à des hommes d’affaires concurrents ou à des arrivistes humanitaires.  J’ai toujours combattu les « projets-miroirs », qui ne bénéficient en fait qu’au prestige et aux comptes en banque de divers entrepreneurs, dans les pays donneurs et receveurs.  Je ne crois plus aux propositions qui n’ont pas été discutées avec les bénéficiaires locaux dans leur langue et dans le cadre de leurs attitudes et de la situation locale.  Je ne crois plus à des projets qui n’ont pas été négociés avec des autorités publiques neuves, à l’esprit ouvert ou qui ne tiennent pas compte des vues d’autres partenaires sociaux et des représentants des communautés avec les-quelles ils doivent être formulés et mis en œuvre. Je ne crois plus qu’un projet puisse atteindre un résultat valable s’il n’y a pas une étroite coordination entre pays donateurs et institutions internationales, et les acteurs non publics du projet, à l’étranger et sur place.  Pour prendre un exemple, huit pays de l’Union européenne, sous la direction des Pays-Bas et de la Banque mondiale, ont signé cette année un accord avec le Mozambique sur un programme de finance-ment coordonné pour le secteur agricole du pays. Cela a demandé quatre ans de négociations.  Une première performance d’envergure, après 50 ans d’aide au développement !  

La suite de ce texte évoque le développement comme facteur de paix, l’assistance aux pays qui sortent d’un conflit, une culture fondée sur le respect des cultures, etc .Il paraîtra dans un prochain numéro.

Michaël Christ, Directeur de l’IPPNW

avec Peter Wilk, Président sortant de PSR

 

 

XV e CONGRES MONDIAL DE L’IPPNW, WASHINGTON,  2-5 MAI 2002

M. Errera et H. Firket

Washington étant hors de prix, les délégations étrangères étaient squelettiques et la majorité des participants étaient des membres de Physicians  for Social Responsibility (PSR) , section américaine de l’IPPNW, et plus ancien-ne qu’elle et aux objectifs plus larges. Cela donna au Con-grès un style différent, moins austère, aux préoccupations plus diversifiées. .

Le premier exposé après l’ouverture officielle était confié à Daniel Suzuki commentateur de la télévision, célèbre pour ses prises de positions écologistes.  Son discours imagé dénonçait les dangers majeurs qui menacent les USA, non pas le terrorisme, mais la pollution de l’air, de l’eau, des sols et des aliments, illustrés d’exemples percutants à l’intention d’un public médical.  Il souligna combien le dogme de la croissance permanente nécessaire à la santé de l’économie est une absurdité, dangereuse pour l’avenir de la planète. D’autres allaient dénoncer le mépris du gouvernement américain pour la défense de l’environnement, son renoncement à Kyoto et les dangers des technologies industrielles polluantes peu contrôlées.  Plus concret, un dirigeant de l’industrie du meuble expliqua comment conci-lier rentabilité et économie de matières premières et d’énergie.  

La plus grande partie du congrès était cependant consacrée aux problèmes habituels : les projets américains de missiles anti-missiles et la révision de leur politique nucléaire, les dangers des autres armes de destruction massive, les guerres actuelles et la pauvreté qui en est la cause et s’étend dans le monde, le terrorisme y compris avec des armes nucléaires et chimiques et la façon dont on engage la lutte contre lui, les problèmes des réfugiés, des armes légères, etc.  Souvent, les questions que ces analyses soulèvent sont plus évidentes que les réponses à leur donner.  Il est impossible d’entrer dans le détail de tous ces problèmes, parfois fort fouillés, et déjà en partie discutés ici.  On notera surtout quelques moments cruciaux et quelques formules.  Le bilan était moins optimiste qu’après les Congrès précédents.  Ce n’est pas un signe de découragement, vu la détermination des participants, mais plutôt de lucidité.  M. Christ, directeur exécutif de l’IPPNW, le constatait amère-ment : l’idée que « une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit pas être commencée », que notre organisation a tant contribué à répandre, perd du terrain aux Etats-Unis.  Tout notre enseignement doit être repris.  Il faut bien constater qu’avec les conflits qui s’éternisent en Afrique centrale et au Moyen Orient, l’embrasement nucléaire possible dans le sud de l’Asie, les menaces de guerre contre l’Irak et les répercussions qu’elle entraînerait dans tout l’Islam, le surarmement de la superpuissance et ses accusations tous azimuts, on ne peut se réjouir.

Le terrorisme était dans tous les esprits. « Le peuple américain vient de découvrir ce qui est le lot quotidien de nombreux autres peuples » et « la guerre n’est pas la réponse au terrorisme », disait P. Wilk, président sortant de PSR.  Mais que faire devant les pays refusant de se plier à la loi internationale, et comment protéger les populations contre les injustices, les exactions et les massacres, demandait la présidente, M.W. Ashford. « Les résultats des interventions internationales récentes, sous l’égide de l’ONU ou non, sont peu encourageantes ».  Elle voudrait que le public marque un soutien plus net à la prévention des conflits avant qu’ils ne deviennent trop violents.  Ce devrait être une priorité, limiterait la somme des souffrances et serait plus facile que de tenter d’arrêter des combats déjà en cours.  Mais comment identifier à temps les situations qui vont mal tourner ?

La pratique américaine d’interventions militaires musclées dans la lutte contre le terrorisme (se trompant parfois tout à fait de cible), est antérieure à la présidence Bush, mais il l’accentue.  L’intention de fabriquer de nouvelles bombes nucléaires n’explosant qu’à grande profondeur pour détruire des abris souterrains protégés ef-fraie et on craint que les populations civiles en fasse les frais.  Il ne faut pas oublier non plus que ces techniques tomberont inévitablement, à la longue, dans les mains de gouvernements aux réactions peu prévisibles.

Un séminaire est consacré à l’attitude des Nations-Unies.  Conseil de sécurité et Assemblée générale ont peiné pour différencier le « terrorisme » - à bannir absolument - des actes de résistance - légitimes.  Plusieurs résolutions ont certes condamné tout acte terroriste.  Mais ces tex-tes, fruits de laborieuses transactions, ne permettent pas de lancer des actions militaires unilatérales ; ils reconnaissent juste à un Etat le droit de s’auto-défendre avant que des décisions soient prises à l’ONU.  La pression psychologique fut telle qu’ils furent votés à l’unanimité malgré les réserves, certains voulant les durcir, d’autres y mettre de sérieux garde-fous.  Les USA aime-raient des condamnations plus fermes et de ne plus voir leur liberté d’action dans ce domaine limitée par la Convention de La Haye de 1899, ce qui exigerait de modifier la Charte.  Des Européens et d’autres freinent cette tendance.  Les organisations pacifistes insistent pour qu’on se penche plutôt sur les causes du terrorisme.  Faut-il créer un tribunal international, comme pour les crimes de guerre ?  L’ONU se révélant incapable de se mettre d’accord, certains suggérèrent que des organisations régionales prennent le relais, mais on précisa que l’OTAN ne peut être considérée comme telle.

R. Mac Coy, l’actif président malaisien, craint qu’on ne fasse adopter partout des législations contraignantes.  Il insiste pour qu’on n’accepte de limitations aux droits de l’homme qu’avec des justifications rigoureuses et qu’on ne les applique qu’à des accusés coupables de crimes de sang.  Les textes proposés dans nombre de pays, dont le sien, permettraient - au moins théoriquement - de le poursuivre parce qu’il veut qu’on respecte les droits civils.  Toute propagande risquant de faire du tort à l’économie d’un pays, y compris à son tourisme, pourrait tomber sous le coup de ces législations.  Des centaines d’accusés sont déjà privés des droits élémentaires de la défense, etc.  

En séance plénière, le Dr. J. Santa Barbara, psychiatre canadienne, argue de son expérience de voisinage et fait mine d’expliquer l’Amérique aux étrangers.  Elle détend l’atmosphère en démontrant que la « culture » des indigènes dé-termine leurs prises de positions politiques : ils divisent le monde en « good guys » et « bad guys ».  Ils sont les good guys et leur devoir est donc de mettre les bad guys au pas ; ils ne comprennent pas les réserves ambiguës des européens devant un si louable objectif, etc.  La salle rit, parfois jaune.  Habilement, sa contribution n’est pas qu’ironique, elle souligne la sympathie des Américains pour les victimes quelles qu’el-les soient, d’où leur aide au Vietnam, par ex.  

Le problème des mines anti-personnel est présenté par Bobby Mitchell, célébrité médiatique et politique aux Etats-Unis.  Soldat au Vietnam, il sauta sur une mine, survécut à un coma pro-longé, la colonne vertébrale brisée et la moitié inférieure du corps totalement paralysée. De son fauteuil roulant, il assiège depuis des années médias, public et hommes politiques, draine l’argent pour financer de grandes campagnes de déminage, retourne dans un Vietnam qui brandit ses 300 000 disparus et où il est reçu comme un héros, etc. L’énergie de cet handicapé profond est phénoménale et émouvante.  Malgré un climat politique moins favorable, il continue à harceler Congrès et gouvernement.  On lui fit une ovation.  

Le professeur M.W. Kukier, juriste canadienne, analyse le problème des armes légères (du revolver à la mitraillette) qui tuent, chaque année, 500 000 personnes dans le monde, un peu plus de la moitié par fait de guerre, et à l’origine de tragédies quotidiennes, surtout dans les deux Amériques.  En Afrique, un AK47 coûte 40 $.  Mais d’où proviennent les munitions ?  Que leur acquisition résulte d’achats légaux ou de trafics obscurs, l’existence de ces armes entretient une culture de violence, cause de l’insécurité et mine la démocratie, dit la juriste.  D’où la nécessité impérieuse d’en contrôler plus sévèrement la possession et l’origine.  On aura fort à faire de-vant les lobbies des puissants fabricants invoquant les libertés constitutionnelles.  Les femmes, qui sont partout les premières victimes de ces armes, sont particulièrement actives dans cette campagne.  

Sir Joseph Rotblat, prix Nobel de la Paix, Président-fondateur de Pugwash, est le seul scientifique survivant de ceux qui développèrent l’arme atomique.  Il s’en désolidarisa dès 1944 et a en-suite lutté toute sa vie contre cette arme.  Chargé de l’allocution de clôture, il fait un historique de l’évolution de l’opinion depuis la fin de la 2e guerre mondiale et cite des sondages récents, inquiétants.  Le public craint de moins en moins un conflit nucléaire, dont il estime le risque dis-paru avec la guerre froide.  Cette banalisation augmente le danger, d’autant plus que, misant sur cette tendance de l’opinion, les Etats-Unis veulent sortir du système définit par le Traité de Non Prolifération.  Notre combat en devient plus difficile, prévient-il.  L’abandonner reviendrait à ne pas arrêter la main qui déclencherait une apo-calypse, mineure d’abord, générale plus tard, conclut ce jeune homme de 93 ans, aussi lucide et énergique que jamais.  Lui aussi fut salué par une ovation debout.

Plusieurs déclarations proclamant les objectifs de l’IPPNW et des missives aux autorités sont contresignées par tous les participants.  Nous en donnons deux exemples.  Signalons aussi la bel-le lettre de notre collègue et ami, Ulrich Gottstein, Professeur émérite de Médecine interne à Francfort, au Président Bush à propos de l’Irak, qui commence par la phrase: « We don’t want your war » (Nous ne voulons pas de votre guerre).  Elle deviendra le slogan de l’année.  

Prof. Ulrich Gotsttein (Allemagne)  

 

 

Notre ami, P. Piérart a conclu par elle son allocution devant l’ambassade des Etats-Unis au nom de la coordination des associations pacifistes le 19 mai et elle était largement reprise sur les bannières des manifestants à Berlin lors de la visite de Bush fin mai.  

L’assemblée des délégués a renouvelé le mandat des dirigeants du mouvement.  Il n’y aura plus qu’un seul Président mondial, le Dr. R.Mc Coy (Malaisie), au lieu de trois. Il sera appuyé par des présidents régionaux : Ime John, Nigeria (Afrique), I. Helfand, USA (Amérique du Nord), Jarquin, Nicaragua (Amérique du Sud), H. Span-jaard, Pays-Bas (Europe), E. Kahan, Israël et A. Allabadi, Palestine (Moyen Orient), I. Mad-docks, Australie (Pacifique Sud), S.Kolesnikov (Russie).  Les étudiants sont représentés par un jeune Egyptien sympathique.   

En Europe, il est convenu que A.Behar (non rééligible président, mais membre du Conseil d’Administration) continuera à travailler avec le dynamique H. Spanjaard.

Prof. Wendy Cukier (Canada)                                                                                                                                                                  

John Pastore, un des fondateurs de l’IPPNW

(Boston, USA)

Prof. Abraham Behar (France)


LETTRE  OUVERTE AU PRESIDENT GEORGE W. BUSH

Monsieur le Président,

Nous vous écrivons comme médecins et membres des professions de santé, très engagés dans les soins à la population et soucieux des systèmes sociaux, économiques et écologiques essentiels pour le maintien de la santé et du bien-être.  Nous sommes profondément préoccupés par les déclarations récentes de votre gouvernement et sa politique concernant les armes nucléaires.  Nous sommes particulière-ment troublés par vos menaces unilatérales d’employer des armes atomiques contre des pays souverains.  Selon la Cour Internationale de Justice, de telles actions sont à la fois moralement indéfendables et légalement interdites.  

Nous nous opposons aussi fermement à la poli-tique annoncée récemment dans le rapport sur la Révision de la Politique Nucléaire qui envisage l’emploi, la production et de possibles essais d’armes nucléaires au cours de tout le XXIe siècle.  Cette attitude viole délibérément l’obligation légale, déjà ancienne, des Etats-Unis d’éliminer les armes nucléaires selon l’article VI du Traité de Non Prolifération et ne peut que stimuler la prolifération de ces armes.  Celle-ci, à son tour, accroîtra la probabilité que des groupes terroristes puissent se procurer des dispositifs nucléaires.  

.Nous sommes particulièrement préoccupés parce que des études médicales dont l’autorité est reconnue ont montré qu’une guerre nucléaire menacerait la survie de l’espèce humaine, que même une seule explosion nucléaire dépasserait les possibilités des services médicaux et causerait une mortalité massive tout à fait inacceptable pour n’importe quelle ville du monde.  Un insensible mépris de ce genre pour les valeurs morales de l’Humanité et pour la vie humaine innocente ne peut pas être toléré.  Les armes nucléaires sont le véhicule ultime de la violence aveugle.  Leur emploi est moralement impensable.  Comme nombre de sociétés médicales et de Santé publique prestigieuses le répètent avec insistance depuis des années, il faut abolir les armes nucléaires.  

Nous en appelons spécialement à vous, comme Président des Etats-Unis, la plus grande puissance nucléaire, pour que vous dirigiez la nation en obéissant à ses traditions les plus nobles de respect de la vie, de la liberté et de la poursuite du bonheur (1).  Au lieu de s’appuyer sur la fausse sécurité de nouvelles sortes et de nouveaux usages des armes nucléaires, nous vous demandons de prendre la tête des efforts de désarmement nucléaire. La limite nette, morale et légale, entre les armes convention-nelles et nucléaires ne doit jamais être brouillée (2).  Le monde a besoin d’une distinction plus stricte entre elles, et de barrières plus solides contre l’usage des secondes.  Nous demandons dans les termes les plus forts que vous-même et le gouvernement américain ne conduisiez pas  notre pays et le monde vers une ère où l’emploi de ces armes ultimes de destruction massive deviendrait plus probable.

  Croyez, etc.

  Roy Farrell, MD, President Physicians for Social Responsibility, Robert K. Musil, PhD, MPH, Executive Director

(1) Citation du préambule de la Constitution des Etats-Unis

(2) Allusion aux « mini-nukes ».

Et nous avons été cinq cents à la contresigner.

 

Le Maire d’Antalya entre les docteurs Ernesto Kahan et Abdelazez Allabadi

DECLARATION D’ANTALYA SUR LE CONFLIT ISRAELO-PALESTINIEN

Le 23 mars, des représentants des sections isra-élienne et palestinienne de l’IPPNW se sont ré-unis avec d’autres membres de l’organisation, sous l’égide du maire de la ville d’Antalya en Turquie.  Ils ont unanimement adopté le texte suivant.  Certains détails de la situation ont évolué depuis lors, mais cette déclaration exprime une préoccupation médicale perma-nente et son influence se fait de plus en plus sentir parmi nos confrères de ces pays.  

Nous, médecins et autres représentants des sections israélienne, palestinienne, turque, américaine, britannique, française, allemande, égyptienne, grecque et canadienne de l’IPPNW, nous sommes réunis à Antalya pour faire face à l’actuelle situation critique au Moyen Orient.  

La région est entraînée vers une guerre inutile par les actes d’extrémistes des deux camps.  Comme médecins, nous déplorons le sang versé, les souffrances et l’incitation à la violence entretenue par l’actuelle vague de crimes.  Nous croyons être fidèles à l’esprit de la Médecine et au sens des responsabilités de notre profession en rejetant le terrorisme sous toutes ses formes.  Nous exigeons la mise en œuvre sans délai du rapport Mitchell, en particulier :

  1. -         la fin immédiate de toutes les violences et des assassinats ;
  2. -         la cessation immédiate de toute activité de colonisation ;
  3. -         un retour aux négociations sur le statut définitif de la région, se fondant sur les résolutions 242 et 338 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, en s’appuyant sur les progrès accomplis au cours des négociations précédentes.  

En réponse à des accords internationaux et à l’initiative du Président Hosni Mubarak au sujet de la menace croissante des armes de destruction massive, nous recommandons que ces négociations soient complétées par la signature d’un traité créant au Moyen Orient et en Méditerranée une zone libre de toutes armes de destruction massive, excluant ainsi les armes nucléaires, chimiques et biologiques.  

Malgré le climat actuel de méfiance et d’hostilité mutuelle, nous croyons que ces objectifs peuvent être atteints dans un avenir proche, mettant fin à l’occupation et au conflit armé et installant côte à côte deux états délimités par les frontières définies le 4 juin 1967. Nous considérons que l’initiative de l’Arabie Saoudite représente une des solutions possibles les plus pro-metteuses parmi celles offertes pour résoudre ce conflit très complexe.  Nous travaillerons dans nos pays respectifs pour mobiliser un plus large support au plan audacieux et imaginatif offert par le prince héritier. 

Dr. Abdellazez Allabadi (Palestine), Dr. Ernesto Kahan (Israël), Dr. Perla Perez (Israël),

Prof. Mary-Winne Ashford (Canada) et Abra-ham Behar (France), co-Présidents de l’IPPNW, Michaël Christ, Directeur exécutif de l’IPPNW (USA), Dr. Liz  Waterston, membre du Conseil d’Administration (Royaume-Uni), Aly Mas-soud (Egypte), Dr. Maria Sotiropoulos (Grèce), Nicola Kaatsch (Allemagne), Dr. Neil Arya (Canada), Leziz Onaran (Turquie), Sevkiye Sagbil (Turquie), Dogu Nebioglu (Turquie), Derman Boztok (Turquie), Serpil Nebioglu (Turquie), Meliha Altunisik (Turquie). 

CAMP  DAVID : L’OCCASION MANQUEE

Geo Werbrouck

Madame Geo Werbrouck est décédée quelques jours après nous avoir envoyé ce texte.  Depuis des années, elle a été un membre des plus actifs de l’équipe de l’AMPGN.  Sa formation de pharmacienne, son expérience de l’édition de périodiques et ses contacts internationaux nous étaient précieux pour chaque numéro de la revue.  Luttant avec courage contre une terrible maladie, son intérêt pour nos activités ne faiblissait pas.  Nous ne nous attendions pas à une fin si rapide, qui laissera un grand vide à l’AMPGN.

En fait, Camp David ne fut qu’une « tragédie d’erreurs ».  Erreurs de toutes les parties hélas. Tant Barak que Clinton étaient tout disposés à conclure un arrangement susceptible d’être accepté par les deux adversaires.  Tous deux se disaient prêts à faire les concessions nécessaires, compte-tenu des difficultés inhérentes à une confrontation entre l’histoire et la mythologie.  En était-il de même pour Yasser Arafat ?

Certains, dont notamment l’ambassadeur américain Dennis Ross en doutaient fortement.  Pour lui, Arafat était à ce point inhibé par l’idée d’être piégé qu’il était incapable de reconnaître une véritable offre de pourparlers.  Pire : il refusait en fait toute possibilité d’arrêter le conflit en cours. Malgré les efforts de Ehud Barak vers l’idée d’une conférence au somment sur des bases soigneusement établies, Arafat se serait refusé à en discuter, ce sans révéler ses véritables intentions et en exigeant d’ouvrir la frontière vers l’est sans garanties valables con-cernant la sécurité.  Pour seule réponse aux offres du Président Clinton, il évoquait d’anci-ennes mythologies, voire en inventait de nouvelles.  De plus, il aurait mis des bâtons dans les roues de ses propres délégués qui cher-chaient sincèrement à résoudre les problèmes en accord avec leurs interlocuteurs.  A aucun moment, d’après l’ambassadeur, durant ou après l’époque de  négociations, Arafat n’aurait été en mesure de conclure un accord définitif.  Or, chacun était bien conscient de la nécessité, d’une part, de garantir la sécurité des Israéliens et, d’autre part, de mettre fin aux contrôles abusifs, voire au droit de vie et de mort pratiqué par les Israéliens à l’égard du peuple palestinien.  A Camp David, les propositions du Président Clinton auraient pu briser les tabous et fournir les bases d’une entente solide.

Les Israéliens, d’après G. Grinstein de l’Université de Harvard (Cambridge, Massachusetts), estiment, quant à eux, que les Palestiniens furent incapables de dominer la situation en raison des nombreux conflits internes à la délégation, ce qui les empêchait d’accorder une attention sérieuse aux propositions de leurs interlocuteurs.  De plus, au cours des négociations, les autorités palestiniennes auraient régulièrement décliné les accords éventuelle-ment conclus par leurs propres délégués.  Dans les temps qui suivirent Camp David, ces mêmes autorités furent accusées non seulement de négliger d’appliquer les arrangements obtenus malgré tout, mais encore de les rendre inopé-rants en raison de conflits de pouvoir.  De là, entre autres, les rivalités à l’origine de nombreuses divisions locales.  Et surtout l’impossi-bilité pratique d’un accord à long terme.  Les négociations entreprises en 1999-2001 ne furent qu’un miroir aux alouettes.

Peut-être, mais il faut savoir aussi qu’indépendamment de quelque contexte « fautif » que ce soit, le contexte historique, lui, joua un rôle principal qu’il eût été difficile d’éluder. C’est ce contexte qui finalement empêcha tout accord.  Des années de méfiance réciproque, de désenchantements frustrants, l’environnement historique tant en Israël qu’en territoire pales-tinien, l’attente des uns et des autres quant à l’intervention éventuelle des Etats-Unis, le manque de relations (au moins positives si pas confiantes) entre Barak et Arafat, tout cet en-semble de circonstances fit que de part et d’autres toute intervention fut perçue avec la plus grande méfiance. Ainsi, le refus de la part d’Israël, se référant aux accords d’Oslo, de rendre aux Palestiniens trois aires d’occupation voisines de Jérusalem fut jugé par ces derniers comme une pression politique injuste et insupportable.  Pour l’opinion, en Amérique et en Europe, par contre, Arafat serait le seul responsable de l’échec des négociations, opinion qui permettait aux États-Unis et à Israël de tirer royalement leur épingle du jeu.

Hubert Védrine, Ministre des Affaires étrangères français, attribue sans hésiter la responsabilité partagée aux deux parties (Le Monde, 14/3/2002).  Pour lui, « près de 1400 morts et une année plus tard, il est démontré chaque jour plus cruellement que la politique de sécurisation (menée par les Israéliens) ne marche pas. » Et il ajoute : «  Au contraire, ce préalable sécuritaire fonctionne comme un verrou ».

Il va de soi que l’on ne peut résoudre un conflit vieux d’une centaine d’années en quelques mois de négociations, même sous les meilleurs auspices, telle que l’était la rencontre de Camp Davis.  Mais, comme le dit encore Hubert Védrine, « il n’y a pas d’autre voie.  Si les dirigeants israéliens et les Palestiniens ont le courage politique de faire ce geste, ils trouveront le monde entier à leur côté, aujourd’hui pour les aider à reparler, demain pour conclure et apporter des garanties, après-demain pour faire vivre la paix au Proche Orient ».

BREVES

Inde et Pakistan

Il serait absurde d’évoquer ici une actualité brûlante, qui peut être périmée quand vous recevrez ce fascicule.  Les médias soulignent les risques nucléaires de ce conflit où les deux parties peuvent se prévaloir d’excellents arguments politiques, culturels et historiques.  Si une guer-re majeure doit se déclencher malgré les efforts de médiation internationale, il est cependant probable qu’elle ne sera pas atomique, au moins au début.  Mais, si un des participants, submergé, ne voit pas d’autre moyen de s’en tirer…

Le Ministre Michel sur le conflit Palestinien

Une citoyenne privée qui avait fait part au Ministre des Affaires Etrangères de sa préoccupation au sujet des victimes du conflit israélo-palestinien, nous envoie la réponse de Louis Michel.  En voici les extraits les plus significatifs que nous publions avec son .accord.

« Le principe de base de notre politique est « l’équidistance », c’est-à-dire évaluer la situation de la façon la plus neutre possible et juger les deux parties sur la base des mêmes critères.  Etant donné la donne émotionnelle particulièrement importante dans l’appréciation de ce conflit, l’information est souvent prise de façon très sélective.  C’est d’ailleurs pourquoi certains estiment que je ne condamnerais pas les attentats suicides contre des citoyens israéliens.  Soyons clairs : la Belgique et l’Union européenne ont toujours condamné ces actes avec fermeté, en particulier durant notre présidence

belge.  La violence contre des civils innocents ne pourrait en aucun cas être justifiée.  Une affirmation que j’ai confirmée récemment lors d’une rencontre avec les Ambassadeurs des pays arabes à Bruxelles, parmi lesquels se trouvait le Représentant palestinien.  C’est pourquoi nous avons insisté auprès des autorités palestiniennes sur leur obligation de terminer la violence.

Il n’empêche que je suis fortement opposé à la stratégie militaire du gouvernement Sharon.  Les conséquences pour les citoyens palestiniens en sont dramatiques.  En outre, cette approche appelle à la poursuite de la violence.  La situation actuelle n’est que la conséquence prévisible de la stratégie poursuivie.  C’est aussi une stratégie qui ne pourra réussir : tant qu’il y aura des personnes prêtes à être des kamikazes, la sécurité des citoyens israéliens ne sera pas garantie.  La logique militaire du Premier Ministre Sharon pousse de plus en plus de gens à entreprendre des attentats suicides.  Plus aucun dirigeant n’est d’ailleurs en mesure de contrôler cette violence .

… La seule chose que l’on peut faire de l’extérieur, c’est d’exercer le plus de pression possible pour guider les parties vers la voie de la paix.  En ce moment, c’est précisément le contraire qui se passe, je ne veux pas me soustraire à cette responsabilité. »

Le bon sens….

Embrassons-nous, Folleville

L’accord, entre Bush et Poutine, sur la réduction des arsenaux nucléaires si acclamé par les médias, évoque irrésistiblement cette comédie de Labiche et sa totale hypocrisie.  Il faut certes se réjouir d’un geste qui va dans le bon sens.  Un revolver rangé dans une armoire fermée à clef, ses munitions placées ailleurs, est toujours moins dangereux que s’il est brandi avec une balle dans le canon.  Mais il ne faut pas surestimer ce que cet accord signifie.  Réduire le nombre des têtes nucléaires de 10.000 à moins de 2.000, ne diminue en rien leur dangerosité.  Elles seront, dans dix ans, encore vingt fois plus nombreuses que celles qu’utiliserait une guerre nucléaire.  Si un grand pays recevait en peu de jours une centaine de ces bombes, chacune d’une force explosive équivalente à 8 ou 10 fois celle d’Hiroshima, toutes ses grandes villes seraient détruites, il y aurait autant de millions de victimes qu’en cinq ans de guerre mondiale sur la planète entière, son économie serait anéantie pour des décen-nies.  De plus, les 4/5 de la population qui survivrait verrait sa couverture des besoins essentiels (nourriture, eau, électricité, services médicaux, etc.) interrompue longtemps puis rester pendant des années au niveau des pays sous-développés. Outre le long délai d’application des mesures décidées, le refus d’un des participants de détruire les têtes nucléaires en surnombre et son insistance à les stocker de façon qu’elles puis-sent être réactivées assez vite, montrent qu’il n’a pas vraiment l’intention de se priver de ce moyen de chantage extrême.

 « Indispensables » missiles anti-missiles

L’IPPNW a engagé une série de discussions courtoises à l’OTAN pour faire préciser comment les politiques militaires affirmées par le Conseil de cette organisation se concilient avec le respect du Traité de Non Prolifération auquel tous ses membres ont souscrit, et qui exige sans discussion possible la réduction et l’élimination rapide de cet armement.  Nous en rendrons compte après la dernière de ces réunions, prévue ce 15 juin.

Une anecdote cependant.  Lors d’un échange assez vif sur les missiles anti-missiles, on avait rappelé que le danger de prolifération - que soulignaient nos membres venant de pays extérieurs à l’alliance - était beaucoup plus certain que le lancement de fusées nucléaires par des pays voyous, aussi vraisemblable qu’une « attaque de Martiens. »  Plusieurs officiers européens sourirent avec approbation.  L’argument portait.  A la pause-café qui suivit, un officier qui avait véhémentement défendu ce projet vint vers moi, disant que l’attaque des Martiens, inexistants, ne pouvait se comparer à celle, possible, de pays voyous.  J’en convins, mais demandai quelle probabilité il attribuait à cette attaque.  Sa réponse fur surprenante : « Infinitésimale » dit-il (adjectif bien plus rare en anglais qu’en français) et, joignant le geste à la parole, il approcha très fort le pouce de l’index pour montrer combien c’était faible…Sans commentaires.

Nous avons lu :

LA GUERRE FROIDE, DE LA FRIME ?

La guerre froide appartient à l’Histoire.  C’est un épisode unique, dont on peut cependant tirer des leçons au sujet de la situation du monde d’aujourd’hui.  Pendant près d’un demi-siècle, les deux plus grandes puissances du monde, chacune à la tête d’une large coalition, se sont affrontées par des propagandes très agressives, se diabolisant l’une l’autre. A « l’Empire du Mal » de Reagan répondaient les « hyènes capitalistes » des médias soviétiques, etc.  Mais on évita soigneusement de passer à une guerre active là où leurs empires se touchaient.  Sur des fronts très périphériques, elles ont toutes deux combattu des petits pays protégés de l’autre, mais c’était en des points du globe qui n’étaient essentiels aux intérêts ni des uns, ni des autres.  Une seule fois, en 1962 à Cuba, on est passé tout près de la catastrophe, qui fut sagement évitée par deux dirigeants de grand calibre.  Nous eûmes longtemps peur que cet affrontement dégénère, mais il s’est résolu rapidemment presque sans marchandage, ni négociations.  On en a juste sifflé la fin, comme s’il s’agissait d’un match de football.

Sans doute en Europe occidentale, des analystes affirmèrent que les intentions belliqueuses prêtées aux soviétiques ne correspondaient pas à la réalité, que ce conflit, purement idéologique, n’avait pas d’enjeu économique significatif.  Mais comme ils étaient catalogués « de gauche », et que, souvent, ils tendaient aussi à minimiser les crimes – bien réels ceux-là – de Staline, leurs témoignages furent récusés.  Il est d’autant plus intéressant qu’un essayiste britannique, depuis toujours étiqueté comme très conservateur, arrive à la même conclusion.

Un article, paru le 20 avril, dans le Spectator, hebdomadaire Tory depuis plus d’un siècle et récemment thatchérien bon teint, affirme dès son titre : « The Soviet threat was Bogus » (La menace soviétique était de la frime).  Se plongeant dans une étude rétrospective de la période, Andrew Alexander, conservateur de toujours, découvrit peu à peu que sa « vision conventionnelle de la guerre froide, un combat à mort entre les forces du Bien (surtout les Etats-Unis et le Royaume Uni) et du Mal (l’Union Soviétique) était fort erronée.  En fait, l’Histoire jugera presque certainement que cela a été un des conflits les moins nécessaires, et certainement un des plus périlleux. » Nous résumons ici son argumentation.

Il fonde son analyse sur le choix manichéen du Président Truman.  Comme Staline était  certainement un tyran oriental sans scrupules, on lui attribua sans hésiter des ambitions démes-rées vers l’Europe Occidentale  Il avait demandé et obtenu à Yalta d’occuper militairement un glacis (de la Baltique à la Bulgarie) pour proté-ger la Russie qu’une invasion venant de l’Ouest avait dévastée deux fois en 20 ans.  Certes, il en profita aussi pour imposer brutalement son régime à ces peuples qui tous (sauf les Tchèques, note du traducteur) avaient depuis long-temps manifesté une grande hostilité envers la Russie et avaient plus ou moins collaboré avec les Nazis.  Mais, malgré toutes ses tares, Staline n’était pas fou, et encore moins son entourage.  Ils ne dépassèrent jamais les limites qui leur avaient été attribuées en Europe.  Ils savaient que l’Armée Rouge, exsangue comme toute la Russie détruite, n’aurait pas pu vaincre la résistance occidentale, même en oubliant la bombe atomique que, jusqu’en, 1953, seuls les Américains maîtrisaient.

L’analyse occidentale avait aussi oublié que Staline avait bâti sa carrière politique sur l’idée que le Communisme était possible « dans un seul pays ».  Cette position idéologique s’opposait violemment à celle de Trotsky, qui pré-tendait que la révolution ne réussirait que si elle était mondiale.  Un combat féroce opposa long-temps les deux hommes et se termina par l’assassinat du second en 1940, éliminé par Staline comme nombre d’autres compétiteurs.  Les partis communistes des pays occidentaux étaient d’utiles relais de la politique soviétique et on leur laissait croire au triomphe prochain de la révolution, mais sans leur apporter d’aide pratique.  L’abandon des Communistes grecs en est un exemple.  La crainte de voir surgir des centres  communistes indépendants de Moscou, qui entreraient inévitablement  en compétition avec elle, comme le montraient les cas yougoslave et chinois, était un autre argument pour ne pas dépasser ce qui était directement sous contrôle.

De plus, la mise en place d’une économie socialiste dans les pays de l’Est, rapide en Pologne (la plus hostile depuis des siècles), plus lente ailleurs, encouragea Truman, qui avait peu de notions de politique étrangère, à croire ceux qui, au Pentagone et ailleurs, prônaient une politique agressive envers l’Union soviétique.  Churchill était anti-russe depuis la grande époque de l’Empire des Indes au début du siècle et son discours sur « le rideau de fer » peu après la fin de la guerre (Fulton, 1946) lui vint tout naturellement.  Alexander cite aussi le secrétai-re d’Etat Foster Dulles dont Anthony Eden disait qu’il était le seul taureau qu’il connaissait qui emportait toujours avec lui son propre magasin de porcelaine (allusion à l’ex-pression anglaise : « a bull in a china shop »)En bref, dit-il, l’idée dominante était que « l’interférence russe dans des pays essentiels pour sa sécurité est coupable, mais la domination exclusive des Etats-Unis dans sa propre sphère d’influence est vertueuse. »  Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les réactions russes aient été « nerveuses et méfiantes ».

La situation ne changea guère après la mort de Staline, les déclarations des uns stimulant les répliques hostiles des autres.  Le climat de la guerre froide eut tendance à se perpétuer parce que, de part et d’autre, il servait fort bien des intérêts « militaro-industriels », pour reprendre l’expression du Président Eisenhower, qui avait à peu près compris. Si on en avait démontré l’inanité, trop de choses se seraient écroulées. La répression de la révolte en Hongrie (1956) voulait maintenir la suprématie russe, tout comme les interférences des USA en Amérique latine maintenaient ou restauraient par la force des gouvernements, souvent dictatoriaux, qui leur étaient favorables.  Moralement, les deux attitudes sont aussi condamnables l’une que l’autre et doivent être jugées à la même aune.

Alexander conclut : «  Se pourrait-il que le lourd fardeau du réarmement qui suivit la guer-re était inutile, que l’Alliance atlantique ne nous a pas sauvés, mais mis en péril ?  Le monde a-t-il balancé au bord de l’annihilation parce que les dirigeants occidentaux, surtout à Washington, manquaient d’imagination, d’intelligence et de compréhension ?  La mélancolique réponse est oui. »

A ce résumé de l’article du Spectator, il y a peu à ajouter. Il n’y a plus d’Union soviétique, ni de péril rouge. Quelque chose nous dit qu’on cherche aujourd’hui à créer d’autres croque-mitaines, tout aussi irréels.  Il ne suffit pas qu’un dictateur soit un salaud pour le croire capable de tout.  La plupart d’entre eux ont conscience des limites de leurs forces et nulle envie (sauf ces imbéciles arriérés de Talibans) de mettre leur situation en péril dans des aventures militaires ou terroristes vouées à l’échec. Méfions nous des propagandes, les nôtres comprises, et des adversaires « bogus » fantaisistes qu’elles nous offrent.

REFLEXIONS SUR LA GUERRE MICROBIOLOGIQUE

J.M. Ghuysen

La menace de guerre biologique est un sujet assez grave pour que, après l’introduction légale et historique que nous a donnée le Professeur M. Ererra, nous publiions les « réflexions » sur le sujet d’un éminent microbiologiste, spécialiste des antibiotiques et de la résistance que diverses bactéries peuvent développer à leur égard.  Le Professeur Ghuysen (Ulg) est, de longue date, un fidèle de l’AMPGN.

Alors que les ruines du World Trade Center fument encore, un éditeur de périodique en Floride, deux employés de la poste du Congrès à Washington et un employés d’un hôpital à New-York meurent de la forme pulmonaire de la maladie du charbon après avoir inhalé les spores de la bactérie, Bacillus anthraxis, expédiées par courrier anonyme.  Treize autres personnes, y compris un enfant de 7 mois, sont infectées.

La maladie du charbon est une infection typique des bovins, chèvres, moutons .  Bacillus anthracis a ceci de particulier qu’il peut survivre au repos complet, sous la forme de spores dans des sols et des produits d’animaux (carcasses, peau, laine) pendant des décennies et retourner à une forme végétative de multiplication rapide lorsque les conditions sont favorables.  L’homme contracte la maladie  par contact au niveau d’une coupure de la peau (charbon cutané) ou par inhalation de spores (charbon pulmonaire connu sous le nom de la maladie des cardeurs de laine).  Bacillus anthracis produit une toxine extrêmement agressive, formée de trois protéines agissant de concert.  Lorsque les bactéries ont envahi la circulation sanguine, en l’absence d’un diagnostic rapide et d’un traitement approprié par antibiotiques, la mort survient, généralement endéans les quelques jours.  La maladie n’est pas totalement éradiquée : une dizaine de cas accidentels sont enregistrés aux Etats-Unis chaque année.  Elle n’est pas transmissible d’homme à homme.  En l’absence d’harmonisation internationale sur la distribution des microorganismes pathogènes, on peut se procurer du Bacillus anthracis en s’adressant à 51 agences différentes. 

Les criminels savaient vraisemblablement qu’expédier des spores du charbon à quelques destinataires ne provoquerait pas une épidémie.  Le bilan en vies humaines a été 1000 fois inférieur à celui des attaques du 11 septembre.  Mais ils ont ouvert la boîte de Pandore.  L’attaque n’avait pas de précédent officiellement reconnu, auquel on pouvait se référer.  Les Centers for Disease Control ans Prevention (CDC) à Atlanta sont restés silencieux trop longtemps.  Le gouvernement des USA a reconnu, en octobre 2001, que sa réaction face aux lettres empoisonnées a été inadéquate.

L’ignorance engendrant la peur, la panique s’est installée.  Dans les grandes villes, les citoyens affolés achètent masques à gaz, scaphandres et combinaisons étanches .  Ils amassent de la cipro-floxacin (antibiotique reconnu par la Food and Drug Administration pour le traitement du charbon) en quantités telles que pharmacies et institutions de santé publique en sont rapidement dépourvues.  Le milieu médical est mal informé.  A New-York, le charbon cutané contracté par le bébé de 7 mois est attribué à une morsure d’araignée.  A Washington, le charbon pulmonaire de l’employé des postes est confondu avec la grippe.  En Floride, par contre, l’infection est identifiée rapidement.  C’est le résultat d’une coïncidence.  Des responsables de laboratoire venaient de participer à des stages de formation sur le bio-terrorisme organisés par les CDC.

Des pandémies d’origine bactérienne (peste, tuberculose) et virale (variole, grippe) font partie de la mémoire collective.  Certaines d’entre elles sont toujours menaçantes.  D’autres pandémies sont d’une actualité brûlante (SIDA).  Des épidémies meurtrières, mais localisées, surgissant soudainement (légionelose, Ebola), méritent quelques commentaires.

Pendant des siècles, la bactérie Yersina pestis a terrorisé des communautés entières.  Elle a dicté le sort des armées et des nations.  Les réservoirs naturels sont urbains (rats, souris) et sylvestres (rongeurs sauvages).  La peste se transmet des rongeurs à l’homme par la morsure d’une puce et d’homme à homme par inhalation de gouttelettes aériennes contaminées.  La maladie, sous sa forme pulmonaire, a un taux de mortalité proche de 100 %.  Sa propagation est fulgurante.  Grâce aux mesures de contrôle des rongeurs et des ectoparasites, la peste est, de nos jours, sporadique : 20 à 30 cas accidentels sont encore enregistrés annuellement aux Etats-Unis.  Un vaccin existe.  Il est réservé aux personnes à risque.

A la fin du XIXe siècle, la bactérie Bacillus tuberculosis tuait, dans nos pays, une personne sur sept par « consomption pulmonaire » (la phtisie).  Le bacille tuberculeux peut rester latent et ignoré pendant longtemps dans les poumons d’une personne contaminée et se manifester lorsque le système immunitaire est sollicité.  A ce stade, une personne infectée est extrêmement contagieuse, la maladie se transmettant par l’intermédiaire de gouttelettes aériennes porteuses de bacilles.

Les antibiotiques tuent sélectivement les bactéries en attaquant des protéines cibles qui leur sont essentielles et uniques.  En une trentaine d’années, de 1940 à 1970, plus d’une centaine d’antibiotiques agissant sur une vingtaine de cibles différentes ont été découverts.  Cette marche glorieuse de la bio-technologie a été acclamée comme un triomphe.  Elle devait conduire à un contrôle complet des calamités du passé.  Ces années d’optimisme n’ont pas duré longtemps.  Soumises à l’énorme pression sélective exercée par l’usage, souvent abusif, des antibiotiques, les bactéries pathogènes ont rapide-ment développé de multiples mécanismes de résistance.

Récemment des souches de Yersina pestis résistant à tous les antibiotiques connus ont été repérées à Madagascar.  Par l’effet conjugué de prescriptions d’antibiotiques non appropriés, de l’interruption prématurée d’un traitement correct, de la malnutrition, de la promiscuité et des conditions de vie misérables, la tuberculose est redevenue potentiellement aussi dangereuse qu’elle l’était durant l’ère pré-antibiotique.  Elle a réapparu à New York au début des années 1990 dans les hôpitaux et les prisons.  La source responsable de l’épidémie héberge des déterminants de résistance à six antibiotiques appartenant à des groupes chimiques différents.  Elle est une « proche parente » d’une souche qui prédomine en Chine.  Goulags et prisons de l’ex-Union soviétique sont des fermes d’élevage de bacilles tuberculeux multi-résistants.  Selon des sources émanant de l’Organisation Mondiale de la Santé, un tiers de la population mondiale est contaminée.  Chaque année, 8 millions de personnes supplémentaires le deviennent et  2 à 3 millions meurent de la tuberculose.  Dans leur livre Time-bomb.  The global epidemic of multi-drug resistant tuberculosis (Mc Graw-Hill), L. B.H. Reichman et J. Hopkins Tanne comparent la pandémie qui nous menace à une bombe à retardement.  La bombe est dotée d’une minuterie.  Personne ne sait comment celle-ci est réglée.

Les infections virales échappent à tout traitement curatif.  La variole dont l’agent étiologique est un poxvirus, a été responsable des grandes épidémies qui ravagèrent l’empire romain, favorisant son déclin, ainsi que la ville de Mexico rendant possible la conquête de l’empire aztèque par Cortès.  Grâce à la découverte de l’immunisation par inoculation de matériel provenant de lésions vaccinales (Jenner en 1798) et au fait que les humains sont les hôtes uniques du virus, la variole a été éradiquée il y a une trentaine d’années et la vaccination abandonnée.  Le poxvirus n’est conservé, officiellement du moins, qu’en deux endroits du monde, aux CDC à Atlanta et à l’Institut de Recherches des Préparations Virales à Moscou.

L’influenza (grippe) est due à des myxovirus classés en types A, B, C selon la nature des antigènes localisés dans leur enveloppe externe.  Les infections de type A prédominent.  Des variations antigéniques se produisent presque chaque année. Elles sont à l’origine de variants contre lesquels la population n’a aucune résistance acquise.  La pandémie de 1918-1919 a tué plus de 20 millions de personnes.  Celle de 1957 a également été désastreuse et foudroyante.  Celle de 1977 a été moins grave.

Le syndrome d’immunodéficience acquise (SIDA) dû au rétrovirus HIV-1 a débuté en Afrique Centrale dans les années 1950.  La maladie est transmise par contact direct entre les liquides biologiques d’une personne infectée (sang, sperme, sécrétions vaginales) et la circulation sanguine d’une autre.  Si l’on considère que, dans l’espèce humaine, 200 à 300 millions de coïts sont pratiqués chaque jour, on comprend qu’en quelques décennies, le SIDA soit devenu la peste des temps modernes.  Aucun vaccin ou traitement curatif n’est disponible.

De façon soudaine, comparable à une attaque concertée de terroristes, bactéries et virus provoquent parfois, des épidémies en divers endroits de la planète.  Elles restent localisées mais elles sont la preuve de notre vulnérabilité.  En 1976, Legionella pneumophila, une bactérie qui affectionne les systèmes de conditionnement d’air et les installations de douche, déclenche une pneumonie mortelle parmi les membres de l’Américain Légion de l’Etat de Pennsylvanie en réunion dans un grand hôtel de Philadelphie.  La même année, au Zaïre et au Soudan, le virus Ebola déclenche une épidémie de fièvre hémorragique.  Un millier de personnes sont contaminées.  Plus de la moitié d’entre elles meurent.

L’épisode des lettres empoisonnées au charbon  est riche en leçons.  Des communautés humaines peuvent être les cibles premières des bio-terroristes.  Elles doivent être instruites des risques encourus et des comportements à adopter.  Médecins, privés et hospitaliers, sont les témoins premiers de l’émergence éventuelle d’infections inhabituelles.  Le curriculum des études médicales et les infrastructures de santé publique doivent être adaptés.  A peu près n’importe qui peut se procurer, à peu près n’importe où, n’importe quel microorganisme (et ses dérivés).  Le remplacement des traditionnelles Type Culture Collections par un réseau global de Biological Research Centers, tels que l’OECD (Organisation of Economic Cooperataion and Developement, Paris) le préconise, devrait assurer un contrôle, strict mais sans entrave, de la distribution des outils-bactéries, virus, cellules végétales, animales et humaines, génomes, plasmides, cDNA – indispensables aux recherches dans le domaine des sciences de la vie.

Pandémies et épidémies occasionnelles sont également riches en leçons.  Des infections gravissimes, anciennes et disparues (peste, variole) ou nouvelles et incurables (Ebola) sont des armes meurtrières potentielles.  Il faut prévoir et se prémunir.  Les CDC ont alloué un budget de 343 millions de US $ à la fabrication d’un premier lot de 40 millions de doses de vaccin antivariolique.  La France et d’autres pays ont suivi.  Plus de 50 génomes de bactéries et de virus ont été décryptés et séquencés.  Beaucoup d’autres le seront bientôt.  Les gènes sont devenus des objets chimiques manipulables.  La décision, absurde, prise par l’Administration Bush de limiter la circulation des informations scientifiques en biologie et en chimie, susceptibles selon elle, de tomber dans de « mauvaises mains », entravera gravement, si elle est appliquée, le travail de la communauté scientifique.  Des voix faisant autorité s’élèvent contre cette décision, aux Etats-Unis et en Europe.  De même, le peu d’empressement du gouvernement des Etats-Unis à renforcer la « Convention sur les armes biologiques » ne peut s’expliquer que par la crainte de devoir ouvrir ses installations militaires.  Il est vrai que terroristes et militaires de tous pays, partagent la même philosophie et poursuivent les mêmes buts criminels.

Nous vivons dangereusement.  C’est le prix de la mondialisation de nos activités.  C’est aussi le résultat de notre ignorance, de nos incohérences et de nos égoïsmes.  La distribution de spores du charbon n’a été qu’un « exercice pratique ».  La dissémination de peste, variole ou ebola dans des endroits publics relativement clos et à forte densité d’occupation (la station centrale du métro d’une grande ville aux heures de pointe) aurait pu avoir des conséquences réellement dramatiquesToutefois, les bio-terroristes – les militaires et les autres – ne peuvent pas « faire mieux » que ce que la nature fait.  Ils ne sont que des pions supplémentaires à mettre sur l’échiquier dans la partie qui, depuis des siècles, se joue entre hommes de bonne volonté et micro-organismes pathogènes.

Sur le même sujet, le Dr. M.J. Allary, pharmacien, ancien responsable de la Direction de la section Prolifération chimique et biologique de la Défense Nationale française, a publié dans le dernier numéro de la revue « Les Cahiers de Mars » (de l’Association des anciens des Ecoles Supérieures de Guerre françaises) un texte qui n’apporte guère de détails supplémentaires sauf sur le coût comparé des armes de destruction massive : l’emploi d’armes conventionnelles revient à 2000 $ par km², l’arme nucléaire à  800 $ et l’arme biologique à 1 $.  C’est un exemple typique du mode de raisonnement militaire.  Rappelons aussi que l’îlot écossais de Gruinard, lieu d’expériences très réussies d’infection

de moutons par l’anthrax en 1941, ne fut déclaré décontaminé et sûr qu’en 1990.  Tout cela fait froid dans le dos.

Signalons aussi au passage les articles du Prof. G.E. Piérard, dermatologue, sur La guerre nucléaire et la médecine d’une culture de paix, parus depuis quelques mois dans « La Revue Médicale de Liège » : 1. Quand s’ouvrent les portes du temple de Janus (56, 785-7, 2001), 2. Synopsis des armes biologiques (56, 850-4, 2001), 3. Synopsis des armes chimiques (57, 49-52, 2002), 4. Synopsis des armes nucléaires (57, 107-112, 2002), 5. Synopsis des armes non létales (57, 176-8, 2002).

 

AU BELARUS EN NOVEMBRE 2001

Michel et Solange Fernex 

Solange Fernex a longtemps été députée européenne écolo de la Savoie.  Son mari est un médecin suisse.  Ils sont des  membres très actifs de l’association sœu suisse, qui a publié l’étude ci-dessous au printemps dernier.

Ce séjour répondait à l’invitation des responsables du projet ETHOS 2, équipes pluridisciplinaires d’universités et de grandes écoles de France. Elles comptent enseignants et jeunes chercheurs sociologues, économistes, agronomes, techniciens, mais pas de médecins et bénéficient du soutien permanent du CEPN, créé par Electricité de France, le Commissariat à l’Energie Atomique et la COGEMA à La Hague et de fonds de l’Union Européenne.

Les 5 villages étudiés se trouvent dans le canton de Stolyn, dans la région du Pollessyé biélorusse, qui longe le Prypiat, avec ses bras morts, ses marais et ses grandes forêts.  Les terres autour des villages, sont parmi les plus fertiles du Bélarus.  Elles ont été en partie abandonnées à cause de leur contamination radioactive, suite aux retombées de Tchernobyl.  Le but d’ETHOS  était de revaloriser ces terres, dont la population a besoin pour se nourrir et de donner confiance aux habitants de ces régions en leur appre-nant à se protéger des rayonnements ionisants qui polluent leur environnement.

Les familles devraient éviter les zones les plus contaminées, comme les forêts, les marais, mais aussi certaines terres cultivées et des pâturages.  Il leur faudrait renoncer à cueillir les baies sauvages, éviter de fertiliser les jardins potagers avec les cendres radioactives du poêle.  Les experts étrangers ont fourni  des engrais équilibrés, à base de potasse et phosphates pour ralentir la mobilisation du Césium 137, ainsi que des semences de pommes de terre gratuites. Le bétail devrait recevoir un fourrage le moins pollué possible, ce qui impliquait d’abandonner certaines terres et pâturages et d’en fertiliser d’autres artificiellement.  Pendant quelques temps on a pu donner aux vaches laitières des dérivés du bleu de Prusse, qui, ajoutés au fourrage, réduisent l’ab-sorption du césium, donc, sa concentration  dans le lait. Il manque de données pour le Strontium 90, aussi présent dans les chaînes alimentaires.

Les efforts d’information et d’éducation devraient permettre aux familles de mesurer le « danger » et de découvrir les sources de radiations afin de les con-tourner.  S’il y a des chemins trop contaminés pour aller à l’école, il faudrait en choisir d’autres.  Certains parcours utilisés par le bétail étaient à l’origine de la contamination des vaches, qui ne devraient plus passer le long des lisières ; les clairières devraient être abandonnées pour de nouveau pâturages, etc.

Un dialogue de confiance a pu être établi avec les habitants des villages et avec les dirigeants des kolkhozes, l’administration et les autorités.  Grâce aux investissements apportés, la production des pommes de terre a augmenté et leur teneur en radio-césium a diminué.  Les taux de césium du lait baissèrent (restant cependant supérieurs à ceux admis en Russie et en Ukraine).  Le lait d’hiver est très différent du lait d’été et, en fonction des crues des rivières qui remobilisent le Cs137, le fourrage varie d’une année à l’autre.  Il faut sans cesse mesurer  et remesurer la contamination.

On n’a plus le droit de cueillir les baies sauvages (source alimentaire, mais aussi de revenus, non négligeables pour les familles).  Il faut éviter de ramasser les champignons, vendus le long des routes, mais aussi consommés par les familles.  On les séchait pour l’hiver.  Le gibier et les poissons des bras morts et des étangs sont trop radioactifs pour être consommés.  Ces restrictions appauvrissent les populations, alors que les produits sains importés sont trop chers. Les habitants, et surtout les enfants et femmes enceintes, doivent apprendre qu’il ne faut pas s’attarder devant le foyer de la cuisine qui chauffe aussi l’habitation.  En effet, il représente la principale source de radioactivité de la maison, car l’énergie provient du bois des forêts, ressource gratuite, mais très contaminée.  La consommation de ce bois est importante, surtout pendant les longs hivers.  Le gaz naturel n’est pas loin, mais les raccords n’ont pas été réalisés et le gaz coûte cher. Les cendres qui, en milieu rural, sont utilisées dans le monde entier pour enrichir le potager, constituent des déchets radioactifs à écarter du milieu vivant.  Qui fournira les engrais demain ?

Le sens de ces restrictions est relativement bien compris par les familles, mais va à l’encontre de leurs intérêts et de leurs traditions.  En contrepartie, il faut apporter des aides matérielles, engrais, adsorbants pour le bétail, semences de qualité, gaz de chauffage, etc.  Reste que pour les enfants et même pour de nombreux adultes, ne pas remplir des paniers de framboises, myrtilles, airelles ou canneberges pendant toute la belle saison, ne pas ramasser les cham-pignons, ni pêcher, ni chasser, représente une contrainte douloureuse, peu  respectée.

Il faut sans cesse mesurer la radioactivité des sols et de tout ce que l’on produit et mange.  On a besoin d’experts et de radiométristes.  Les progrès radiologiques ne compensent pas les pertes de revenu.  Il faut renforcer les structures que l’institut Belrad du prof. Nesterenko avait mis en place, donner un salai-re aux techniciens que cet institut avait formés et ne pas continuer, comme cela a été longtemps le cas, à exploiter le personnel sans l’indemniser.

L’aide technique dans un pays pauvre doit toujours passer par le renforcement de ce qui existe déjà et non se substituer pendant quelque temps à ces structures, pour laisser après un vide pire qu’avant l’intervention.  Il faut aussi souhaiter que la Communauté internationale apporte un soutien financier durable à ces régions, pour que les familles recouvrent la santé.

La détérioration de la santé

Pour tous, experts présents depuis cinq ans, médecins et autorités locales, la grande déception a été de constater que, malgré les efforts, la santé des enfants continue à se dégrader.  Les statistiques présentées par la pédiatre responsable pour cette région, montrent une rapide augmentation de la morbidité, sans la moindre tendance à la stabilisation.  En 1986 et 87, les maladies aiguës ou sévères représentaient 155 cas pour 1000 enfants et aujourd’hui, atteignent 1200 cas par an et chaque année davantage.

Les cancers autres que ceux de la thyroïde augmentent chez les enfants.  Les pédiatres signalent qu’un quart des enfants souffrent de maladies chroniques et qu’au plus un sur cinq pourrait être considéré comme sain.  Ces données statistiques correspondent à celles qu’on nous avait présentées il y a un an dans la région de Minsk.  D’après le Dr. Galina Bandazhevskaya, la situation est plus dramatique encore dans les régions rurales de Gomel, où la contamination radioactive a été plus grave encore.

Les enfants de la région de Stolyn sont anémiques, leur sang compte deux fois moins de leucocytes que la norme.  Ils ne sont pas stressés, car ils vivent dans leur village avec leurs parents.  Ces familles travail-lent aux champs ou exercent un métier dans le kolkhoze voisin.  Vu leur très petit salaire, ils sont obligés de cultiver leur terre et de produire leurs propres légumes, fruits, œufs, élèvent des oies, poules et quelques vaches.  La culture du concombre en petites serres rustiques représente un revenu appréciable.

Le représentant du ministère chargé du problème de Tchernobyl au Gouvernement, trouve cette situation préoccupante, bien qu’il n’ait pas la « preuve » que la radioactivité artificielle soit à l’origine de la détérioration rapide de la santé dans cette région.  Les élus locaux ont rappelé que tous ces enfants reçoivent gratuitement 2 ou 3 repas « propres » par jour à l’école, dès la maternelle, et 4 à 5 jours par semaine, en période de scolarité.  50% du budget de l’éducation est consacré à cet apport alimentaire de qualité.  Les maladies ne seraient donc pas causées par la malnutrition.

Comme tous les efforts ne parviennent pas à protéger les enfants, dont certains ne cessent d’accumuler trop de radio-césium, le Professeur Nesterenko a proposé, pour ceux dont l’organisme a accumulé plus de 50 Bq/kg de Cs137, la prise intermittente d’un adsorbant, la pectine, extrait naturel de pommes.  Cet apport alimentaire, éventuellement enrichi de vitamines et d’oligo-éléments, est relativement bon marché. Cette suggestion n’a pas encore été prise en considération par les pouvoirs publics, parce que certains experts étrangers affirment qu’il suffit de ne pas manger d’aliments contaminés par le césium pour se décontaminer progressivement.  On y parviendrait sans doute en déplaçant ces familles dans des régions « propres », mais qui leur rendrait la communauté villageoise et les terres fertiles, ou des activités professionnelles et culturelles qui leur conviennent ?

Une cuillère à café d’une poudre de cet extrait naturel de pommes, prise trois fois par jour avec de l’eau élimine 70% du césium (Cs137) accumulé dans l’org-nisme en trois semaines.  La pectine bloque aussi l’absorption du strontium (Sr90).  Dans la région voisine, en Ukraine,  la pectine est distribuée de façon intermittente, aux enfants fortement contaminés, en tant qu’additif alimentaire. Ni les experts d’ETHOS 2, ni les personnalités représentant le gouvernement, n’ont exclu la prise intermittente de pectine, pour décontaminer l’organisme des enfants présentant plus de 50 Bq/kg de poids de césium.  En effet, les mesures concernant l’organisme entier ne donnent pas une image réelle de l’importance de l’irradiation de certains organes cibles.  Bandazhevsky a montré que les glandes endocrines ou le pancréas peuvent accumuler 50 fois plus de césium que d’autres organes ou tissus.

absence d’effet positif sur la santé des enfants des conseils et des investissements des équipes d’E-THOS 2, amène ses responsables à s’atteler pour les cinq prochaines années à un projet centré sur ces problèmes de santé.  Cela nécessiterait davantage de mesures directes de la contamination par Cs137 des enfants (anthropo-gammamétrie) et l’étude des relations entre contamination radioactive et état sanitaire.  L’institut Belrad du Professeur Nesterenko dis-pose de laboratoires mobiles capables de réaliser ces mesures.  Ce sont là des structures biélorusses bien enracinées que l’on doit renforcer.

Il ne subsiste actuellement que 80 des 360 centres décentralisés, équipés par Belrad au Bélarus, où des radiométristes avaient été formés pour que les habitants des régions contaminées puissent contrôler la teneur et césium de leur lait et aliments et du fourrage.  Il faudrait que les techniciens conseils de ces centres soient à nouveau rétribués par les collectivités locales concernées, par des ONG, des fondations et la communauté internationale.  Ce n’est que très partiellement le cas aujourd’hui.

Grâce à l’inclusion de collaborateurs de Belrad dans le projet ETHOS 3, celui-ci  renforcerait les structures locales, afin qu’en quelques années la région aidée devienne de moins en moins dépendante d’équipes étrangères et que le progrès réalisé soit d’abord efficace, puis durable et non transitoire pour la santé des enfants.

 

COMPTES DE L’AMPGN POUR 2001

(en FB pour la dernière fois)

Entrées                                                                      Sorties

 

Intérêts bancaires                     6 431                           Secrétariat (y compris internet,

                                                                                   téléphone, fournitures, assurances)           58 225

Cotisations                            123 160                           Imprimerie (Newsletters, etc.)                170 632

 

Dons de particuliers                175 833                          Frais postaux (Newsletters, etc.)              51 411

 

Dons exceptionnels                  19 000                           Cotisations IPPNW                                 59 038

(« En souvenir de Ghislaine »)

Subside Comm. Française      150 000                           AEPGN (Commém.Hiroshima, Mons)      16 350

 

Contrib.spéc. Abolition 2000    23 000                           20e anniversaire                                        81 867

                                             __________-

                                            497 424                           Faire-parts de décès                                12 088

 

                                                                                  Transfert du Secrétariat                                14 757

 

                                                                                  Divers (transports, réparations, etc)          16 643

                                                                                                                                              _________                                                                                                                                                   481 011

 

Les comptes de l’année 2001 sont exceptionnels.  Ils ont connu des entrées et des sorties inhabituelles et une partie des cotisations 2002 ont été payées en décembre 2001, plus tôt que d’habitude.  Le boni, compense d’ailleurs plusieurs déficits successifs.  

Pour prendre date…

Au début octobre, la coordination de différents groupes pacifistes, dont nous faisons partie, prépare deux séries de manifestations :

  1.  L’une protestant contre la présence illégale d’armes nucléaires américaines à Kleine Brogel, dans le Limbourg, couplée avec un colloque sur les aspects juridiques et politiques du problème.  Programme, lieu et date à préciser.
  2. Deux journées d’études (11-12 octobre) consacrées aux diverses formes de terrorismes (arme des faibles, terrorismes d’Etat ou soutenu par des multinationales), les réponses militaires, policières et juridiques et les politiques alternatives pour les éviter.  Diverses personnalités prendront la parole.  Il est envisagé de tenir ces réunions au Parlement Européen.

  Les clichés illustrant le Congrès de Washington sont dus au Docteur A.M. Guitard, que nous remercions vivement.


SOMMAIRE

                                                                                                                                             Page

Editorial : CERTAINS AMERICAINS SE REVEILLENT                                                    1

 

POINTS DE VUE

            Armes nucléaires pour tous ?                                       R. Mc Namara et T. Graham    

            Un développement sans fin                                          R. Moreels

 

ACTIVITES DE L’IPPNW

            XVe  Congrès Mondial de l’IPPNW, Washington, 2-5 mai 2002

            Lettre ouverte au Président George Bush

            Déclaration d’Antalya sur le conflit israélo-palestinien

 

ANALYSE

            Camp David : l’occasion manquée                               Geo Werbrouck

BREVES

 

HISTOIRE

            La guerre froide, de la frime ?                          A. Alexander

DOSSIERS

            Réflexions sur la guerre micro-biologique                     J.M. Ghuysen

            Au Bélarus en novembre 2001                        M. et S. Fernex

COMPTES DE L’AMPGN POUR 2001