SOMMAIRE

EDITO

Naïfs ? Qui est naïf ?   p. 1
H. Firket

Conte de Noël    p.3
H. Firket

ACTIVITÉS

XXe anniversaire de l¹AMPGN       p.5

Quelle alternative à la pyramide
de violence ?    p.6
A. Behar

Conférence internationale sur
la globalisation (Gand, 30 octobre) p.9
J. Loute

Autres activités     p.12


GUERRE ET PAIX

Terrorisme et terrorisme   p.12
H. Firket

BRÈVES     p.16

DOSSIERS

Bouclier anti-missiles :
la grande illusion    p.16
M. Wautelet

Interview de Daniel de Bruycker  p.22
H. Firket


COMMUNIQUÉS DIVERS
IMPORTANTS
   p. 25


                                                                             E D I T O  



NAÏFS ? QUI EST NAÏF ?

Cet éditorial  devrait logiquement être consacré à un des problèmes qui obsèdent
l¹actualité, la guerre en Afghanistan, celle en Palestine, qui risque d¹être plus longue et plus meurtrière, ou  l¹incontournable Ben Laden. Vos médias habituels vous saturent de commentaires sur ces sujets, vous préféreriez les oublier en ces jours de Noël, et nous n¹ajouterions rien de très éclairant.

Le hasard a fait que, à deux reprises au cours des dernières semaines, nous avons
 rencontré des officiers de hauts grades, tant belges que de l¹OTAN.  Les anti-
militaristes pointus parmi vous penseront peut-être que nous avons de bien mauvaises fréquentations. C¹est absurde. Il ne faut jamais croire que le gens qui ne pensent pas comme nous sont nécessairement malhonnêtes ou stupides. Ce serait faire preuve de bêtise et d¹une extrême intolérance. Il est bien plus utile de chercher à comprendre
comment ils raisonnent.

Inévitablement, la conversation, fort courtoise,  s¹orienta vers la politique militaire et le désarmement. Nous sommes en temps de paix, et ces militaires passent leur temps à envisager les hypothèses les plus menaçantes pour leur camp et s¹efforcent de
construire les parades les plus appropriées. Ils ne les voient qu¹armées; c¹est leur
métier. Mais ils le font  en négligeant toutes les autres données, politiques, idéologiques ou économiques,  du problème.  

A nos objections, nous nous entendîmes dire que nous étions d¹incorrigibles naïfs. C¹est déjà un progrès; il y a quinze ans , nous étions des traîtres. Comment pouvez-vous
croire, nous disait-on,  que les ³autres² (ce sont toujours les autres qui sont responsables de tous les maux) ne chercheront pas à contourner un accord de désarmement
nucléaire ? Les Russes possèdent, dispersées un peu partout sur leur  territoire,  un si grand nombre de bombes d¹une  puissance de quelques ³hiroshimas² , du type tactique (c.à.d. lancées à quelques centaines de km, par fusée ou avion), qu¹ils ne savent pas eux-mêmes combien ils en ont. Comment contrôler leur démantèlement ?  D¹ailleurs, malgré leurs protestations pacifiques, ils  continuent leurs recherches. Et vous voudriez que l¹Ouest (sous-entendu, les Américains) soit naïf au point  d¹arrêter les  siennes ? De plus, les Chinois clament  leur attachement à la Paix en accroissant leur armement
nucléaire, les Russes arment les Iraniens. Saddam Hussein, ce diable incarné, fait ceci, les Coréens du Nord, cela...  et que sais-je encore. Êtes vous assez naïf pour faire
confiance à tous ces gens là, sans morale ni scrupule, et qui ne sont pas, comme nous, vertueux et démocratiques ?

Personne n¹aime passer pour un naïf. C¹est l¹équivalent d¹un certificat de bêtise. Les
arguments ci-dessus  seraient  justifiés si ces activités qu¹on pointe d¹un doigt vengeur - certaines exactes, d¹autres exagérées - se déroulaient dans un contexte où nous (toujours la même identification) étions des modèles de bonne volonté et de  respect des traités, pauvrement protégés, démunis d¹armes sophistiquées et n¹en créant pas de
nouvelles. Tout le monde sait qu¹il n¹en est rien, au contraire.

La vraie naïveté consiste à penser que la puissance militaire la plus sophistiquée et la plus redoutable que la  planète ait jamais portée, au point qu¹on ne peut même imaginer un adversaire capable de l¹ affronter, devrait être considérée par le reste du monde
comme tutélaire et bénéfique pour tous. Il serait naïf de croire que les candides rapports
américains qui avouent crûment un désir d¹hégémonie mondiale sans partage,  ne sont lus qu¹à Washington et qu¹ailleurs, ils ne font pas peur. Ces rapports, et les décisions qui en découlent, sont eux-mêmes naïfs, convaincus qu¹ils sont que tout cela est pour le  bien de l¹humanité entière et que c¹est faire preuve de perversité d¹avoir des doutes à ce sujet.  C¹est faire preuve de myopie de ne pas comprendre que tous ces peuples, aux histoires et traditions différentes, craignent terriblement cette suprématie et être naïf de s¹étonner que, maladroitement parfois,  ils cherchent à s¹en prémunir, avec des moyens très faibles par comparaison. En deux mots, il est naïf d¹imaginer que ceux qui sont sans défense ont tort d¹avoir peur de ceux qui se présentent, armés jusqu¹aux dents, en
 mettant la main sur le coeur..

L¹Histoire montre que, toujours, ceux qui se sont sentis menacés ont cherché une
parade à la mesure de leurs moyens, parfois dans des directions inattendues, comme le terrorisme suicidaire auquel on assiste actuellement. Souvent, d¹ailleurs, ces contre-
mesures  servaient de justification à une nouvelle escalade. La comparaison des
budgets et des avancées technologiques des années précédant les deux grandes
guerres mondiales, est particulièrement éclairante à ce sujet. Cela ne signifie pas qu'il aurait fallu accepter l¹hégémonie d¹un État et d¹une idéologie raciste que nous rejetons tous avec horreur.  Mais  il est tout aussi vain - et naïf - d¹imaginer que le monde
acceptera celle d¹une autre puissance, même si elle paraît moins effrayante à nos yeux
d¹occidentaux.

La seule alternative, est celle qui n¹a pas été essayée, ou seulement du bout des lèvres : des accords généraux de désarmement, contrôlés internationalement. Et si on doute de la bonne foi de certains de vouloir les applique honnêtement, il serait naïf d¹ignorer que c¹est du plus puissant qu¹il faut surtout se méfier.

         H. Firket

CONTE DE NOËL
par H. Firket

Malgré les fêtes, le climat est morose. Nous espérons que ceci  vous  fera sourire.


    Il y a bien longtemps, ce puissant Empire vivait enfin en paix. La loi et l¹ordre y régnaient. Mais dans une province écartée, les gens n¹appréciaient pas ce genre d¹ordre. Ils n¹aimaient pas cette nouvelle manie de l¹administration de tout compter, tout inscrire et de prélever des taxes sur chaque transaction. Dans un petit village, les habitants - hommes libres - craignaient pour leur avenir. Ils travaillaient dur, cultivant une terre ingrate ou pêchant dans le lac. Ils mangeaient ce qu¹ils produisaient, mais ne pouvaient presque rien acheter. Ils n¹avaient pas d¹argent car ils ne parvenaient pas à vendre le fruit de leur travail :  il était trop cher comparé aux produits bon marché fabriqués en masse par des esclaves qu¹on ne payait pas et nourrissait à peine dans des campagnes et des cités lointaines. Ces villageois  étaient, sans le savoir,  les victimes du premier ³village global².
  Un garçon exceptionnel fréquentait l¹école de ce village. Il se promenait souvent tout seul en réfléchissant ou lisait des livres terriblement sérieux, des trucs assommants, disaient ses camarades. Ils le croyaient un peu fou car il faisait des discours extraordinaires dont ils ne comprenaient pas grand chose. Ils l¹acceptaient à cause de sa remarquable habileté aux billes. Ils appréciaient surtout son habitude, quand il avait gagné les billes de ses copains lors des récréations, de les rendre toutes. Cela le rendit célèbre dans le village, d¹autant plus que sa famille était fort pauvre; son père était charpentier. Seul le vieil usurier hochait la tête, le réprimandait et lui disait qu¹il tournerait mal s¹il ne changeait pas ses façons. Il répondait à sa manière étrange, parlant d¹oiseaux dans le ciel qui ne sèment pas et de lis dans les champs qui ne tissent pas, mais sont cependant nourris et habillés. Je vous ai dit qu¹il était un peu fou. Il parlait toujours ainsi; ce n¹était pas des poèmes, mais cela y ressemblait. Juste avant le recensement, cet hiver-là, comme il allait avoir onze ans, une vieille querelle se ralluma entre ses camarades d¹école qui échangèrent des horions. Il ne chercha pas à savoir qui avait commencé cette guerre enfantine. Il dit seulement ³Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu¹on vous fit.² Il déclara qu¹il tenait cela du rabbin Hilliel ou de quelque autre vieux radoteur. Mais il est possible que ce n¹était que pour donner du poids à un précepte qu¹il venait d¹inventer. On ne savait jamais s¹il fallait le croire à la lettre. En tous cas, aucun de ses amis n¹avait imaginé que leurs adversaires pouvaient avoir été heurtés au point de vouloir se venger. Ils s¹arrêtèrent pour y penser et le combat cessa.
  Devenu adulte, son style ne changea pas. Et les gens venaient l¹écouter, conquis par sa façon d¹habiller ses idées de séduisantes périphrases et de les développer en petits contes pleins de poésie. Mais on se méprenait souvent sur leur sens.  Il disait par exemple que si les gens étaient généreux pour les autres, ils vivraient toujours. Cela signifiait bien entendu que le souvenir des gens vertueux persisterait longtemps après leur mort; ils crurent que cela voulait dire qu¹ils vivraient éternellement et ils se précipitaient nombreux pour l¹écouter parce qu¹ils avaient peur de mourir. Il leur dit qu¹ils étaient tous les Enfants de Dieu et négligea de protester quand on s¹adressait à lui en l¹appelant Fils de Dieu. Ses auditeurs oublièrent la première formule et prirent la seconde au pied de la lettre.
  A cette époque, Samaritains et Juifs se méprisaient et se méfiaient les uns des autres. Les Juifs prétendaient que les Samaritains se voulaient supérieurs, refusaient de leur parler, étaient avares et grossiers, et que d¹ailleurs la plupart d¹entre eux étaient bouchers. C¹était, en grande partie, vrai. Les Samaritains répondaient que les Juifs étaient hérétiques parce qu¹ils avaient rajouté toute une littérature sortie de leur imagination à la Sainte Parole que Dieu avait dictée à Moïse; ils avaient bâti un temple au mauvais endroit, laissé tomber des rites essentiels et en avait ajouté d¹autres, plus compliqués, qui ne s¹appuyaient pas sur la foi d¹origine. Et c¹était aussi, en grande partie, exact. Notre ami essayait de réduire la tension. Il disait que la plupart des gens ont le coeur bon, quelle que soit leur appartenance. Il faisait l¹éloge de généreux Samaritains et de Juifs ouverts qui n'étaient pas esclaves de mesquines pratiques religieuses. Il disait aussi que Juifs et Samaritains devaient payer les impôts réclamés par l¹autorité,  Israélite ou Romaine.
  Malheureusement tous les Juifs n¹étaient pas tolérants, ni tous les Romains justes. Comme tout le monde sait, il eut une mort affreuse. A cause de cette fin tragique, beaucoup de gens pensèrent qu¹il était lui-même un Dieu et commencèrent à l¹adorer. Ces Chrétiens, comme on les appelait, ajoutèrent de nouveaux chapitres à l¹Écriture Sainte et inventèrent de nouveaux rites en son honneur.  Mais la majorité d¹entre eux ne firent pas l¹effort de comprendre ses enseignements ou de changer leur façon de vivre pour s¹y conformer. Jusqu¹au présent siècle, beaucoup se sont conduits, vis-à-vis des Juifs et de tous ceux qui ne partageaient pas leur vision du monde, comme les plus cruels et barbares des hommes. Leur avarice s¹accroissait au rythme de leurs richesses et de leurs pouvoirs. Jusqu¹à ce jour, ils gardent jalousement toutes les billes qu'ils gagnent et, quand ils en redistribuent un peu, c¹est pour en gagner plus encore par la suite ou pour acheter au rabais une réputation de vertu. Il faut être juste; des Juifs et beaucoup d'autres se conduisent comme ces Chrétiens; mais,  disait aussi le Christ, tous ne sont pas  mauvais.
 Pour corriger des erreurs qu¹il attribuait aux Juifs et aux Chrétiens, un autre  prophète créa une nouvelle religion qu¹il disait plus proche des voeux du Tout-Puissant. Il déclara que l¹envoyé de Dieu lui avait dicté un nouveau Texte Sacré qui, seul,  contenait la Vérité. Longtemps ses disciples acceptèrent cependant que les autres vivent selon leur ancienne foi. Mais quelques imbéciles veulent aujourd¹hui imposer à tous, leur  interprétation de sa règle.
 Au nom d¹un Dieu qu¹ils disent tous compatissant et miséricordieux, des riches et des puissants de ces trois religions prétendent, sous prétexte de Justice,  exploiter, piller et tuer des innocents, souvent pauvres et humiliés, qui suivent les deux autres, ... ou même la leur, ou aucune.  Ces Juifs, Chrétiens et Musulmans arrogants sont grotesques en déclarant chacun être les seuls à avoir l¹approbation du Seigneur, qui ne s¹est pourtant jamais exprimé sur ce point. La majorité des Musulmans, Juifs et  Chrétiens, qui n¹ont d¹autre ambition que de vivre en paix, sans compter la plupart des autres hommes - plus de la moitié de la race humaine -  en ont assez de l¹intolérance et des prétentions de ces gens assoiffés de pouvoir qui obligent leurs adeptes à s'entre-tuer à qui mieux mieux.
  Chacun prétend que les autres ont commencé, mais ils ont tous été injustes et  cruels, et suscité des désirs de revanche.  Il vaudrait mieux qu¹ils écoutent vraiment ce que ce garçon intelligent et sensible avait dit il y deux mille ans, lors de ses onze ans. Ce sont surtout ceux qui brandissent une force écrasante qui devraient se sentir  concernés :  " Ne faites pas à autrui..."  Et il faut dire aussi  : "Riches de tous les pays, unissez-vous.... pour distribuer quelques unes de vos billes, sans espérer aucun avantage en retour."   Mais c¹est sans doute un rêve, aussi fou que celui du garçon !  
 Note de l¹auteur : J¹ai donné onze ans à Jésus de Nazareth au début de cette histoire. La tradition veut qu¹il naquit sous le roi Hérode,  mort en - 4.  Et le seul recensement fait dans la région a eu lieu en + 7. Les Évangiles se sont pris les pieds dans les dates. Près d¹un demi-siècle plus tôt,  Rabbi Hilliel prêchait une morale simple sans ritualisme et citait le même précepte sous une forme fort proche. Le Bouddha avait déjà dit  la même chose cinq siècles auparavant.  Par contre, j¹avoue ne pas avoir d¹informations sur les performances du garçon aux billes. Mais, après tout, ceci n¹est qu¹un conte et  j¹espère aussi  que - comme tel - il  n¹aura choqué personne.
          
               



                                  
A C T I V I T É S

          

XXe ANNIVERSAIRE DE L¹AMPGN (6 octobre 2001)

Ghislaine Vankeerberghen nous en aurait voulu si nous n¹avions pas célébré dignement le XXe anniversaire de l¹ AMPGN. L¹atmosphère n¹était  cependant pas à la fête. Sa
disparition trop récente et les événements extérieurs ne nous rendait pas le coeur joyeux.  Néanmoins, ce fut une réussite. Bien que plusieurs autres manifestations,
pacifistes, politiques  ou scientifiques se déroulaient par hasard le même jour, le nombre de nos amis qui avaient tenus à être présents était réconfortant et dépassait largement celui de nos récentes réunions annuelles. Plusieurs personnalités politiques  
s¹excusèrent de leur absence  en formulant des voeux pour la réussite notre entreprise. Et certains appartenaient à des  partis pour lesquels cette prise de position était peu
attendue. Nous leur sommes reconnaissants de leurs encouragements. Plusieurs
journaux (La Libre Belgique, le Soir, The Bulletin, le Généraliste et le Ligueur) saluèrent cet anniversaire et nos activités

La séance débuta par un hommage à Ghislaine Vankeerberghen, qui paraphrasait celui qui avait inauguré notre précédent numéro.

Le Professeur Maurice Errera, Président d¹Honneur et fondateur de l¹AMPGN,  évoqua les débuts  de l¹association. Alerté  au printemps 1981 par Zénon Bacq qui venait de rencontrer les fondateurs de l¹IPPNW aux États-Unis,  il est encouragé à créer une
section belge. Il obtint très vite le soutien prestigieux de recteurs,  de collègues et
d¹académiciens, dont celui, précieux, de son ancien patron, Jean Brachet. Il reçut aussi la visite de Ghislaine Vankeerberghen, modeste militante de mouvements pacifistes, qui avait appris par hasard ce qui se tramait. En dix minutes, Errera  fut convaincu que,
grâce à son esprit clair, son énergie et son dévouement à la cause, elle était la recrue idéale et que ³c¹était bien parti². L¹AMPGN naquit en octobre 1981, quelques mois après² Medici tegen Atoomwapens ³ fondé par notre confrère flamand Jef Deloof.

1982 voit les premières réalisations. Annette Résibois, Auguste Meessens, Walter
Burniat, Olivette MIkolajczak et Pierre Piérart faisaient de nombreux exposés dans des écoles. En avril le second congrès de l¹IPPNW a lieu à Cambridge (UK) et en
septembre, l¹Académies Royale de Médecine tient au Palais des Académies à Bruxelles  une réunion conjointe avec l¹Académie Nationale de Médecine de Paris. A la fin de
l¹année, l¹AMPGN et nos collègues flamands tiennent un colloque commun..  Dès 1983, notre bulletin trimestriel paraît régulièrement et est lu même à l¹étranger. Quelques
confrères français sont membres de l¹AMPGN, dont le Dr Richard qui  vient y chercher des conseils pratiques pour la mobilisation de ses compatriotes. Les souvenirs de
Maurice Errera seront repris en détail dans un prochain numéro. ils montreront combien le climat a changé.  Mentionnons juste un incident. Le  Ministre C.F. Nothomb - sans doute mal informé -  avait, à propos du film ³The Day after², comparé l¹explosion
nucléaire à une catastrophe naturelle, ce qui la banalisait aux yeux de l¹opinion. Errera dut mettre clairement les choses au point lors d¹une conférence de presse de l¹AMPGN.

Le Professeur Abraham Behar lui succéda par un remarquable exposé qui plaça le
problème de la violence dans un contexte médical, où on le minimise trop souvent. Les nombreux médecins présents furent plus qu¹accrochés. Cet exposé est donné en entier ci -dessous.  

Le président H. Firket termina en évoquant l¹évolution des activités de l¹IPPNW et de
notre association belge. Au début, il s¹agissait d¹expliquer à l¹opinion que le principal
effet des armes nucléaires est la violence des explosions, l¹étendue de incendies et le nombre hallucinant victimes immédiates, plutôt que les cancers qu¹elles provoquent  plus tard. il fallut aussi expliquer que la fameuse ³dissuasion² est un leurre.  Aujourd¹hui,  l¹opinion est, dans tous les pays, très majoritairement en faveur de l¹abolition. Dans les années 80, aux yeux du  monde politique, nous passions pour d¹absurdes utopistes, ou pire, des agents soviétiques. La fin de la guerre froide a tout changé. A ses activités
éducatives, l¹IPPNW ajoute celles d¹un lobby politique.  Nos interlocuteurs militaires ou  gouvernementaux sont souvent sur la défensive, admettent quelques unes de nos vues, tout en  essayant de.reporter les décisions cruciales vers un avenir imprécis. Notre
combat est loin d¹être gagné, mais nous progressons.

Il n¹y a pas eu de guerre nucléaire, mais des dizaines de conflits sanglants  un peu
partout dans le monde.Tant que la guerre est un moyen accepté de régler les conflits,  les escalades meurtrières se multiplient  et, un jour ou l¹autre, on passera à l¹explosion atomique elle-même. D¹où la décision de l¹IPPNW d¹¹étendre ses objectifs à la
prévention de toute guerre. Cela met l¹organisation dans une situation parfois difficile, car elle l¹oblige à prendre parti. L¹unanimité qui règne parmi ses membres risque d¹en souffrir. Néanmoins, quelque principes simplessurmontenet  cet obstacle. Mais, étant donné la prolifération dans le monde, la multiplication du nombre de protagonistes
irresponsables, terroristes et  pays instables,  il y a encore beaucoup de travail. Votre soutien est plus indispensable que jamais.

QUELLE ALTERNATIVE A LA PYRAMIDE DE VIOLENCE ?

 Et si tout débutait dans notre pratique médicale ?
A. Behar (*)

Tous les adhérents de l¹AMPGN savent que notre combat pour éliminer la menace
nucléaire est fondé sur la prévention, ils savent aussi que notre ambition est de
désamorcer les conflits et de promouvoir la résolution non-violente de ceux-ci. Comme
notre ami Piérart le rappelle dans sa brochure, nous avons systématisé ces concepts dans la "pyramide de violence " dont la base est la violence sociale. Cela veut dire que la prévention des guerres nous concerne, la prévention du terrorisme aussi  (c¹est ce que l¹AMFPGN  fait en Algérie); les médecins palestiniens interlocuteurs de l¹IPPNW, comme les confrères israéliens de " Physicians for Human Rights " le font aussi. Dans
notre littérature, on ne trouve pas, par contre, de données sur la base même de la
 pyramide, et surtout très peu d¹analyses du phénomène : et si cette analyse était  
cruciale pour nous, médecins ? Et si ce premier échelon était décisif ?

C¹est pour répondre à ces questions que je vous propose de jeter ensemble un regard sur ce que signifie la violence sociale, et plus particulièrement l¹une d¹entre elles, en
général peu connue, la " violence institutionnelle. " On peut  séparer la violence en
quatre types, tous liés entre eux : La violence individuelle, familiale, de groupe et la
violence institutionnelle :  pour beaucoup de collègues, les trois premières sont bien
connues et en général correctement étudiées, mais qu¹en est-il de la quatrième ? Par définition, la violence institutionnelle est celle qui se manifeste de façon endémique dans un établissement sans que le phénomène soit nommé (ou même dénié ou
banalisé) et sans qu¹une analyse n¹ait été tentée.

On est donc dans un cas de figure où la violence est invisible, inconnue, et où seules ses conséquences peuvent être perceptibles. Prenons un exemple simple ; la
construction d¹un centre hospitalo-universitaire de 15 étages dans une petite ville
tranquille et pavillonnaire de la périphérie de Paris. Faute d¹explications, faute de
 préparation, la population a perçu ce mastodonte comme singulier, puis comme une entité dérangeante, menaçante, puis hostile. Cette connotation négative a entraîné un réflexe de méfiance puis de rejet des personnels venus de la capitale travailler dans ce complexe. La perception de ce rejet à conduit a un accroissement de l¹enfermement des personnels de santé, pourtant destinés à soigner ces voisins ! Ceci a conduit à des
désordres internes, motivés par la crainte du dehors, et des désordres externes,
motivés par des nuisances réelles ou supposées. Et c¹est ainsi, en dehors de tout facteur humain initial, que la construction d¹un magnifique CHU ultra-moderne est devenue un facteur de violence sociale !

Analysons maintenant les résultats des " désordres internes ". Le premier signe
 perceptible est un état de tension du collectif, tout se passe comme si la fluidité des
 responsabilités et  la confiance réciproque étaient remises en cause. Cet état de
tension, si  rien n¹est fait pour y remédier, est le début d¹une chaîne infernale, quasi-
automatique. La première induction est celle de l¹attisement et le développement de stratégie de pouvoir : le dialogue est quasiment rompu,  les ordres  péremptoires
apparaissent comme le seul moyen de communication. L¹expérience nous enseigne que, dans ce cas, l¹émergence de potentialités individuelles perverses est inéluctable, avec sa conséquence obligatoire : l¹apparition des maltraitances. Celles-ci vont
dépasser le cercle des soignants et déborder sur les patients avec en retour la réponse violente individuelle, de la famille, et pourquoi pas dans certains cas, la constitution de bandes.

Les quatre cavaliers de l¹apocalypse s¹unissent pour rendre l¹établissement ingérable. Quelles réactions négatives peut-on aussi voir du côté de la direction ? Celle-ci perçoit le phénomène comme un surcroît d¹insécurité; elle va donc réagir, pour des raisons de "rétablissement de l¹ordre " en rigidifiant l¹organisation, ce qui retentit à son tour sur les usagers.

Le pire des scénarios reste celui d¹un échec puis d¹une démission de la direction avec une vraie insécurité, une disqualification du personnel, une organisation fragmentée, une perte de transversalité, et le règne des personnalités perverses. C¹est la rupture du contenant institutionnel, la banalisation d¹actes brutaux, la violence répétitive des usagers. Cette situation dramatique a existé dans des établissements de soins, en
particulier pour jeunes délinquants.

Mais pourquoi parler d¹établissements de soins, et même d¹hôpitaux ? Il faut en
 rechercher la cause dans l¹évolution historique des hôpitaux, du moins en France.
Pendant des siècles, la mission unique des hôpitaux est restée la pratique de la charité, en général par des religieux. La laïcisation des établissements a entraîné une
modification de la mission, il s¹agit alors d¹assistance, avec les mêmes règles de
 fonctionnement et le même public : les pauvres. Puis il y a eu irruption du scientifico-technique avec la construction des CHU et une médecine sophistiquée pour des
 patients plutôt riches. Enfin, dans la mesure où l¹hôpital devient un service public, les règles sociétales sont devenues utilisables, le malade n¹est plus un objet mais un
citoyen avec des droits. On exige alors non seulement un contrôle par en-haut,
traditionnel, mais aussi par en-bas ( personnels, comité d¹usagers, associations de
 malades ).

Mais en fait, il y a juxtaposition des quatre missions ci-dessus, d¹où la confusion actuelle, et donc la plus grande fréquence de la violence dans les établissements de soins, que dans d¹autres services publics. Les hôpitaux constituent un groupe à risque.

Comment alors faire face à cette situation ?    
On peut mettre en ¦uvre une stratégie de prévention pour diminuer la probabilité de cette violence institutionnelle de la façon suivante :
1- Assurer la bonne marche de l¹institution autour d¹un projet hospitalier de santé
publique;
2- Créer des lieux de dialogue par un groupe de vigilance ouvert vers l¹extérieur et avec un espace intérieur d¹analyse;
3- Créer une instance de dialogue avec le malade et sa famille, pour rompre son
isolement;
4- Institutionnaliser les règles de vie par un dialogue permanent, avec une traduction écrite, et pas seulement sous forme d¹interdits.

Mais il existe aussi une stratégie curative en quatre points dont le succès dépend de la précocité d¹emploi :
1- Passer de la personnalisation à la professionnalisation;
2- Passer de l¹autorité à la maîtrise;
3- Eradiquer la mal-disance;
4- Construire une nouvelle solidarité autour du projet hospitalier.

Il est peut-être utile de conclure en répondant à la question : PAR OU COMMENCER ?
A l¹hôpital, LES URGENCES sont le lieu le plus propice aux situations violentes, car  c¹est là que l¹angoisse est maximale pour le  patient, sa famille et le personnel. Le
 traumatisme est inévitable, le nier conduit à aggraver la violence, alors que l¹objectif est de la minimiser afin d¹éviter une maltraitance chronique.

Il faut distinguer l¹accueil immédiat de l¹urgence médicale vraie. Ce tri préalable peut désamorcer nombres de situations à risques. Cela dépend de la personnalisation de l¹accueil, de la professionnalisation des acteurs, de la communication et du respect du malade. Les vraies urgences doivent être traitées de façon rapide et fiable car c¹est la démonstration de la maîtrise technique qui va rassurer, alors que, pour l¹accueil
immédiat, c¹est l Œenvironnement qui est décisif.

Dira-t-on pour conclure que ces considérations sont peut-être utiles mais hors sujet pour l¹AMPGN ? Je ne le crois pas : notre action pour écarter la menace terrible des armes nucléaires sur la planète doit avoir aussi une contre-partie positive. Nous, membres de l¹IPPNW, en tant qu¹acteurs de la santé, nous sommes pour un monde civilisé, où les conflits se règlent le plus possible par des méthodes non-violentes, et où la VIE reste un objectif majeur

(*) Le Dr Abraham Behar est médecin honoraire des Hôpitaux de Paris, et Professeur honoraire de
Biophysique. Il est un des trois co-présidents mondiaux de l¹ IPPNW et président de l¹Association Française

pour la Prévention de la Guerre Nucléaire (AMFPGN).



CONFÉRENCE INTERNATIONALE SUR LA GLOBALISATION
( Gand, 30 octobre 2001)

J. Loute

C¹est dans le cadre superbe de l¹Aula de l¹Université que s¹est tenue cette conférence, à l¹initiative du Premier Ministre belge, actuellement Président de l¹Union Européenne.  Elle mérite d¹être saluée car elle rassemblait un groupe de conférenciers prestigieux
devant 300 représentants d¹ONG et de la société civile. Elle a permis un débat
démocratique de haute tenue sur un sujet actuel, combien brûlant à la suite des
réunions du G8 à Seattle, Göteborg et Gènes, et peu avant celle de Doha, dont on
attend beaucoup.

Il est utile de rappeler que ce forum de Gand fut précédé d¹un entretien de Louis
MICHEL (journal LE MONDE du 21 juillet) dans lequel le chef de notre diplomatie  s¹en prenait vivement aux ONG, leur reprochant leur manque de transparence et de
représentativité. Selon lui, les ONG exercent ainsi un terrorisme moral à l¹égard de la classe politique en s¹attribuant le monopole de la bonne conscience. Cette accusation sévère fut mal perçue, même si, in fine , le Ministre avait concédé à la société civile le droit de parler et de participer à l¹information. Il lui avait cependant dénié celui de
décider, lequel doit être réservé au pouvoir politique élu et représentatif dans nos
sociétés démocratiques.

L¹invitation adressée aux ONG a permis sans doute d¹appaiser les esprits. L¹ambition de Guy VERHOFSTADT était plus large si l¹on en juge par la lettre ouverte aux anti-
mondialistes, envoyée le 26 septembre sous le titre ³Le paradoxe de l¹anti-
mondialisation². Il y faisait un vibrant plaidoyer en faveur d¹une ³mondialisation éthique², dont il balisait les points forts.

Voici les principales contributions à la conférence :
    1.- Hernano de SOTO, économiste péruvien, distingué récemment par Time Magazine, ouvre le forum par un exposé sur la pauvreté des pays du Tiers Monde,  pauvreté liée aux règles actuelles du commerce mondial. Celles-ci excluent de fait 80% de la
 population de ces pays, les enfermant dans une situation d¹apartheid économique.
     2.- Susan GEORGE, américaine dŒorigine, française par naturalisation, sociologue et
philosophe, vice-présidente d¹Attac-France, prend ensuite la parole avec la fougue qu¹on lui connait. Le monde d¹aujourd¹hui est frappé par une série de crises multiples. C¹est la globalisation de l¹économie qui engendre récession, inégalité sociale,  
pauvreté, atteinte à l¹environnement, pollution, échauffement de la planète, et finalement recul de la démocratie. Ces diverses crises font le lit du terrorisme. Plutôt que d¹oeuvrer à l¹avènement d¹une globalisation éthique fondée sur une persuasion morale, elle
 réclame la négociation d¹un contrat planétaire, établissant des lois et règles précises, et la création d¹institutions nouvelles. La taxation des transactions financières pourrait
rendre disponible des moyens en faveur de projets de développement.
     3.- Owens WIWA, médecin nigérien, directeur de l¹agence AFRIDA, militant des droits du peuple Ogoni qui vit dans le delta du Niger, incarcéré et torturé par le gouvernement
militaire, s¹est réfugié à Toronto (Canada) après l¹assassinat de son frère. Infatigable
défenseur des droits humains devant les instances internationales, le Dr WIWA souligne que, si la globalisation accroît la richesse d¹une majorité des compagnies trans-
nationales, elle appauvrit paradoxalement la majorité des pays du Tiers-Monde.
 Il cite le cas du peuple Ogoni dont les maisons et les terres ont été détruites ou
incendiées par la prospection pétrolière et la construction de pipe-lines. Cependant, il ne rejette pas toute forme de mondialisation. Il dit son espoir que, grâce à une meilleure communication et une mobilisation des esprits, on crée une globalisation qui serait
bénéfique,  à la fois pour les sociétés multinationales, et pour les populations locales.
     4.- Naomi KLEIN, journaliste canadienne, s¹est rendue célèbre  par ses livres ³NO LOGO² : Taking Aim at the Brand Bullies   et Its not the Trade, it is the Trade-off   qui  ont fait l¹objet de critiques élogieuses par le New-York Times et le Guardian. Dans de nombreux articles  dans la presse nord-américaine, elle a pris la défense des anti-
mondialistes. Elle critique le modèle néo-libéral imposé aux pays en voie de
développement, qui, par les nombreuses privatisations qu¹il préconise, aboutit à une érosion du pouvoir d¹achat et à de criantes inégalités sociales, et entraîne un blocage des transferts technologiques. Elle réclame un débat public à ce sujet dans l¹intérêt de la
démocratie.
     5.- Mary ROBINSON, ancienne présidente de la république irlandaise et sénatrice,
actuellement Haut-Commissaire des Nations Unies pour les Droits de l¹Homme,
collabore étroitement avec le Secrétaire général  Koffie ANNAN en vue d¹étendre le droits humains pour tous les peuples dans les domaines culturel, économique, politique et social. Le respect de ces droits, y compris celui de l¹environnement, constitue la clef de voûte d¹une éthique de la  mondialisation, qui doit absolument être humanisée.
     6.- Le professeur Peter PIOT,  chef du département d¹Infectologie et d¹Immunologie à l¹Institut de Médecine tropicale d¹Anvers, coordinateur de l¹OMS pour la lutte anti-sida, aborde avec lucidité les problèmes de santé face à la globalisation. Il constate que
l¹Afrique dépense quatre fois plus pour le service de sa dette que pour les soins de
santé. L¹extension du sida est un phénomène global plus dévastateur qu¹aucune autre épidémie de l¹Histoire. Sa diffusion est favorisée par la grande mobilité des individus. Ce fléau frappe plus sévèrement le populations pauvres et socialement vulnérables, déjà fragilisées par les conflits et le chômage. Elles sont les grandes perdantes de la globalisation. P. PIOT proclame son complet accord avec Mary ROBINSON.
     7.- YOKE LING CHEE, juriste malaysienne, directrice du réseau du tiers-Monde et membre de la Commission du Développement Durable des Nations Unies, réclame un inventaire des ressources et des économies  des pays en voie de développement. Elle s¹en prend à l¹égoïsme des pays riches qui se ferment aux produits de l¹agriculture et de l¹industrie textile du Tiers-Monde. Elle estime indispensable de repenser la nature  et le timing de la libération du commerce. L¹organisation mondiale du Commerce (OMC) doit être réorientée vers le développement durable.
     8.- Noorena HERTZ, spécialiste de l¹économie et de la finance, d¹origine russe et
commentatrice à la BBC, réclame :
 a) la constitution d¹une commission internationale indépendante pour évaluer  les 
      effets de la globalisation;
 b) la création d¹un organe mondial social pour faire contrepoids à l¹OMC;
 c) l¹effacement de la dette;
 d) l¹adoption d¹une loi rendant les ³compagnies-mères²  financièrement
      responsables dans le cadre d¹actions en justice;
 e) la reconnaissance d¹un droit d¹accès à la justice et au dédommagement pour  
      les communautés locales et les travailleurs lésés.
     9.- W.J. CLINTON, l¹ex-président des USA, applaudi et souriant, fit un plaidoyer
vigoureux en faveur d¹une solidarité réelle entre les nations.Il souligne la responsabilité des pays riches dans un monde où globalisation et interdépendance ne cessent de
croître. C¹est un devoir pour les nations prospères d¹augmenter les bénéfices des pays en  développement et de réduire les fardeaux qui pèsent sur eux. Il faut en persuader les leaders et l¹opinion des pays prospères, mais il faut aussi inciter les pays du Tiers-
Monde à se détourner des haines primitives et d¹un égoïsme à courte vue.

Ces exposés ont certes été fort applaudis; ont-ils convaincu l¹auditoire ? Dans le débat qui suivit, la convergence des analyses et des moyens à mettre en oeuvre pour réaliser une globalisation éthique fut soulignée. Quelques avis  tranchaient par leur rudesse.

Citons comme temps forts de ce débat, l¹intervention de Riccardo PETRELLA et celle de Denise COUMANE.
 Le premier, professeur à l¹UCL, ne ménage pas ses critiques à l¹égard de l¹actuel président de l¹Union européenne. Il conteste radicalement la possibilité de travailler à l¹avènement d¹une globalisation éthique: ³Qu¹allez-vous  faire dans les prochains jours ? il n¹y a pas de globalisation idéale.² Denise COUMANE (Comité pour l¹Abolition de la Dette du Tiers-Monde, CADTM), demande une annulation immédiate complète des
dettes de ces pays qui ont déjà remboursé 6  fois le montant reçu sous forme de prêts et se retrouvent 4 fois plus endettés qu¹il y a vingt ans.

Le professeur Ali BAYAR (ULB) n¹est pas du même avis. Une réduction vaut mieux qu¹une annulation. L¹effacement pur et simple de la dette procède d¹un raisonnement
simpliste. Il rendrait les pays du Tiers-Monde plus vulnérables et serait injuste vis-à-vis de ceux qui ont bien géré les ressources reçues. De plus, les règles d¹une bonne
gouvernance doivent être respectées. Il faut éviter que les fonds détournés dans les pays pauvres soient placés dans des paradis fiscaux.

Au total, la conférence de Gand pourrait bien constituer une étape importante dans la
recherche d¹une solution à un problème crucial pour l¹Humanité, véritablement à la
croisée des chemins :  ou bien, sous la pression de quelques nations riches et
puissantes, la communauté internationale accepte l¹ultra-libéralisme préconisé par
certains, ou bien les idées maîtresses avancées par Guy VERHOFSTADT et défendues par la majorité des conférenciers sont prises au sérieux et mises en oeuvre loyalement. Dans ce cas, on peut espérer voir l¹Organisation des Nations Unies avoir la mission et le pouvoir de faire contre-poids à l¹OMC, à la Banque Mondiale et au FMI. La bataille à
livrer sera difficile. On peut s¹attendre à d¹énormes résistances, en premier lieu pour
définir les critères éthiques de la globalisation. Certains biens ne devraient pas y  être soumis, par exemple le droit à disposer de l¹eau nécessaire à la vie et celui de conserver une agriculture pour pouvoir se nourrir sans dépendre d¹un pouvoir étranger. De la réussite d¹un tel projet dépendra pour une large part un développement durable et
l¹avènement d¹une paix réelle avec l¹élimination graduelle du terrorisme ainsi que la mise hors jeu des armes de destruction massive et de l¹armement en général


AUTRES ACTIVITÉS

Séminaire avec l¹OTAN (30 octobre)
H.F. a participé au séminaire sur le système de missiles anti-missiles, organisé par le Dr Elizabeth Waterston, qui réunissait des membres européens de l¹IPPNW et d¹autres
groupes pacifistes avec cinq hauts représentants de l¹OTAN. Cette séance fut instructive et courtoise. Son compte-rendu est prêt, mais on nous demande de  ne pas en faire état, avant qu¹il ne soit approuvé par toutes les parties. Nous en reparlerons.

Forum des ONG pour la Paix (ULB, 5au 9 novembre)
L¹organisation de cette réunion doit beaucoup au  pouvoir de persuasion de Maurice
Errera auprès des autorités de son université. Elle rassemblait  près de 50 ONG, dont Oxfam, le GRIP, Abolition 2000, Amnesty et, bien entendu l¹AMPGN, dans une série de conférences, de colloques et d¹expositions.  Errera, handicapé par un accident, n¹a pu  participer qu¹à la séance inaugurale, mais Piérart a été présent, surtout à notre stand.  Les étudiants qui manifestaient de l¹intérêt, venaient des sciences humaines,  Sociologie,  Relations internationales, etc. Les étudiants en  Médecine et en Sciences étaient absents. Pourquoi ?
 
Colloque sur le rôle du médecin lors des conflits (1er décembre)
Nos confrères flamands et  hollandais ont organisé cette réunion où, à côté de représentants de Médecins sans Frontières et de Reginald  Moreels dont l¹analyse des
problèmes sanitaires du tiers-Monde et  de la nécessité de nous y  intéresser était
remarquable. H. F. a pu exposer les activités  et les problèmes actuels  de l¹IPPNW.

 sur la bande grise  GUERRE ET PAIX


TERRORISME ET TERRORISME

 H. Firket
 
Qui pourra oublier ces avions qui se sont jetés sur ces immenses tours en se
transformant d¹un coup en boules de feu, et ces derniers mots au téléphone de
passagers qui se rendaient compte, à l¹ultime seconde, de ce qui allait leur arriver ?  Même si la télévision a répété ces séquences à satiété dans un but de propagande, les faits sont là et nous hanteront toujours.  Une de nos dernières illusions sur l¹espèce
humaine, une des rares virginités qui nous restaient, a disparu.  L¹indignation que ces actes ont suscitée est accrue par la crainte de voir notre monde à la merci de fanatiques de ce genre. La condamnation universelle de tout  ³terrorisme²  a  suivi.  Il faut  
cependant  y regarder plus à fond.
  
Jean Hansen, un des rares étudiants en Médecine d¹origine ouvrière dans ma
 promotion, était un garçon intelligent et cultivé. Il aimait Mozart et lisait passionnément .... Proust,  croyant peut-être y trouver la clef de cette société bourgeoise à laquelle il
allait s¹intégrer. En 1944, à la tête d¹un groupe de résistants, il fit sauter la cabine de
signalisation de la gare des Guillemins à Liège, bloquant pour des semaines le passage des trains de troupes et de matériel de l¹Allemagne vers la France.  Il n¹avait tué
personne, mais cela tourna mal. Il fut arrêté, horriblement torturé, et fusillé. Pour les
Nazis,  il était un ³terroriste²,  pour nous, un héros. Je pense encore souvent à lui.

Le mot terrorisme a deux  sens différents. Son premier emploi concernait en 1794 le régime dit de Terreur lors de la Révolution française. Il  désigne aussi aujourd¹hui, selon Robert,  ³l¹ensemble des actes de violence (attentats individuels ou collectifs,
destructions) qu¹une organisation politique exécute pour impressionner la population ou créer un climat d¹insécurité.²  Étant donné l¹usage que les Allemands firent de ce mot pendant la seconde guerre mondiale, cette définition est trop  restrictive. La plupart des  actes qualifiés de ³terroristes² sont, en fait, des actions de guerre.  

Le terrorisme d¹État    impose l¹autorité du pouvoir en place par intimidation et  violence  à une population  envahie, ou même à ses propres citoyens pour assurer  leur
obéissance. Ses moyens sont considérables. Il est efficace et sanglant. L¹Histoire est  remplie d¹États policiers de ce type. Dans les toutes dernières  décennies, on en a vu en plusieurs pays d¹Amérique du Sud, en Afrique, au Myan-Mar (Birmanie), en Algérie, en Irak, dans les territoires occupés de Palestine, etc.

L¹ autre terrorime, de révolte  ou de défense , n¹est pas neuf non plus.  Si on remonte aux temps bibliques, on se souviendra de cette très belle jeune femme qui, voulant
défendre sa ville de l¹assaut d¹un général ennemi à la réputation sanguinaire, va le
trouver, le séduit et lui coupe la tête. Si cette superbe Judith a existé (ce qui est douteux), elle était une terroriste. Le Moyen Age a connu les Hashichins (consommant du hachich) à qui le Vieux de la Montagne ordonnait d¹assassiner  ses ennemis, eux aussi musulmans, et les Cathares des pays d¹Oc qui, par le meurtre d¹un légat du
 pape - qui l¹avait bien mérité - déclenchèrent la croisade qui les anéantit. Plus tard, les Camisards des Cévennes étaient des terroristes protestants qui refusaient une
conversion forcée. Guy Fawkes, le Ben Laden du début du XVIIe siècle, et ses amis
jésuites, qui voulaient faire sauter d¹un coup, Parlement ,  gouvernement et Roi
d¹Angleterre,  étaient des terroristes catholiques refusant les discriminations qui pesaient sur eux. Les Nihilistes russes qui tuaient des ministres ou le Tsar lui-même furent aussi qualifiés de terroristes. Tout près de nous,  nous en avons aujourd¹hui en Espagne et en Irlande.

Vieille méthode de lutte, ce terrorisme est employé par des groupes de volontaires,
faibles et mal armés, mais très convaincus de la justice de leur cause. Ils doivent l¹être car l¹armée et la police dominante leur infligent des pertes considérables, hors de toute
proportion avec les dommages ou le nombre d¹adversaires qu¹ ils ont  éliminés eux-
mêmes.  Le terrorisme de défense est fréquemment la seule voie ouverte à des
populations - minoritaires ou non - qui veulent défendre leur identité ethnique, religieuse ou linguistique, voire leur  niveau de vie, contre un régime qui ne les respecte pas.  Une minorité peut se voir dénier ses droits même sous un régime apparemment
démocratique, si sa faiblesse numérique est permanente et si elle est trop méprisée. Nombre de nations aujourd¹hui reconnues doivent leur indépendance à un
soulèvement qui a commencé par de telles actions.

C¹est souvent le terrorisme d¹état ou une profonde injustice qui déclenche l¹autre et ils s¹exaspèrent l¹un l¹autre. il peut arriver que des  révoltés suscitent volontairement cette réaction violente, pour faire basculer une  population hésitante dans leur camp, mais c¹est une stratégie terriblement coûteuse. On en a accusé le FLN algérien en 1960. Par contre, certains pays exagèrent cyniquement la répression pour susciter des réactions désespérées des opprimés, ce qui les déconsidère, croit-il, et lui fournir un bon  prétexte pour les annihiler. L¹actuelle politique d¹Israël est un exemple typique (1) : le nombre de des colonies juives sur le sol palestinien a plus que doublé en dix ans et  a déclenché
l¹intifada des pierres; la réponse trop violente de l¹armée amène les attentats kamikazes, qui entraînent des bombardements,  redoublant la haine palestinienne, etc.

Le terrorisme de révolte fait horreur à tous les puissants du monde.  Les armées
régulières lui sont encore plus hostiles  parce que leur sécurité est menacée par des  
attaques imprévisibles, pouvant venir de partout ou de nulle part, dont les auteurs
 masqués se fondent ensuite dans la population. Les représailles sont massives et cruelles.

La gravité matérielle des actes commis est très variable. Ils vont de la destruction de symboles d¹un pouvoir haï, à des sabotages ou au saccage de bâtiments qu¹il utilise, à l¹assassinat de ses collaborateurs, de ses cadres ou de ses dirigeants. Cela peut
entraîner la mort d¹un plus ou moins grand nombre de passants innocents. Au stade
ultime, le massacre d¹anonymes, sans discrimination, devient  la principale ou la seule  raison d¹être de l¹attentat.

L¹important, c¹est notre réaction devant ces actions. Notre attitude n¹est  souvent ni
 rationnelle, ni équitable.   Le terrorisme d¹État, le pire, est vu comme une calamité
naturelle parce qu¹il s¹appuie sur la ³légalité² et peu s¹en indignent longtemps. Quant au  terrorisme de  révolte, l¹opinion réagit autrement dans les pays qui ont connu
l¹occupation nazie qu¹en Angleterre et en Amérique. Là, c¹est un rejet absolu et horrifié.  Par contre, nous  avons toujours un a priori   favorable pour les plus faibles, même et surtout si nous connaissons mal la légitimité de leur cause. Je pense, par exemple, aux
Tchètchènes.

Absurdement,  la gravité de actions commises n¹est guère un facteur de notre jugement. C¹est la sympathie ou de l¹antipathie que suscite la ³cause²  défendue qui nous motive. Nous minimiserons un meurtre aveugle,  même s¹il  fait  beaucoup de victimes, si nous
croyons légitimes les objectifs des insurgés. Au contraire,  nous condamnons des actes moins graves de la part de ceux qui nous sont antipathiques. Quelles sont vos réactions aux violences en Irlande du Nord ou au pays basque, par  exemple ? La tolérance que, de l¹Indonésie au Maroc,  les jeunes musulmans montrent à Ben Laden est un exemple de la même attitude. Comme tout le monde,  ils sont effarés par l¹importance des  récents attentats, mais croient que cela venge les humiliations que, dans leur esprit,  l¹Islam subit depuis des siècles.
 
Pour les actes terroristes, comme pour les actions militaires, ce sont les nouvelles
méthodes de combat qui choquent le plus... parce qu¹elles sont nouvelles.  C¹est l¹envoi de kamikazes terriblement efficaces qui heurte profondément.  Toutes les guerres
sacrifient par moment certaines unités avec 100 % de pertes. L¹espoir, si fallacieux soit-il qu¹on laissait à ces combattants, rendait  leur situation psychologique très différente de
celle du sacrifice total et volontaire des vrais kamikazes. Peut-être certains Hashichins étaient-ils déjà conditionnés de cette façon (2).  On dit aujourd'hui que les apprentis
pilotes japonais qui se jetaient sur les navires américains avec leurs avions bourrés d¹explosifs succombaient plus à une pression sociale irrésistible qu¹à un enthousiasme patriotique exacerbé.  D¹autres, comme les Tamils en rébellion dans le Nord du Sri-
Lanka sont coutumiers du fait, employant surtout des  femmes. Elles accostent la
personnalité politique qu¹elles veulent assassiner en  faisant sauter la dynamite cachée dans leur ceinture. Nous ne comprenons pas la  psychologie de ceux qui se sacrifient ainsi, mais ceux qu¹on doit condamner  absolument, ce ne sont pas ces jeunes
inconscients qui vont à la mort, pour la ³cause², mais les crapules plus âgées qui les y  envoient, sans risquer  grand chose eux-mêmes.

Une société civilisée devrait avoir une approche morale rationnelle. Si c¹était chaque fois  le nombre de victimes qui importait, les centaines de milliers d¹enfants irakiens, le bon million de morts de famine au Sud Soudan et bien d¹autres devraient plus susciter notre indignation que les cinq mille victimes new-yorkaises, si peu impliqués qu¹elles fussent dans un conflit mondial. Il est scandaleux que nous n¹attachions pas le même prix à toute vie humaine. Celle des citoyens des nations privilégiées - les nôtres - valut   bien plus que celle des autres aux yeux de nos médias et de nos opinions.

Nous savons que les motifs de conflits sont sujets à controverses et que l¹approbation ou la condamnation de la politique des uns ou des autres est assez subjective et dépend de notre culture et de notre histoire. Par contre, l¹étendue des souffrances causées, la plus ou moins grande implication ou responsabilité des victimes dans le conflit, leur nombre, peuvent être établis plus objectivement,....  pour autant que la propagande ne nous les cache pas trop longtemps. Ce sont surtout ces facteurs-là qui devraient
motiver notre jugement.

Aucun acte terroriste ne devrait être admis si les doléances peuvent s¹exprimer par voie
démocratique.  Dans le cas où celle-ci est fermée, on pourrait moralement accepter  les attentats sans victimes humaines. Il faudrait par contre condamner ceux qui tuent ou
blessent délibérément des personnes sans responsabilités dans le conflit.  Dans cette perspective,  non seulement mon ancien condisciple Hansen, mais les  jeunes
Palestiniens qui jettent des pierres contre les forces de l¹ordre, sont des combattants
 respectables (quels que soient leurs motifs). Ceux qui envoient des chars contre eux au lieu des lances d¹incendie ou des gaz lacrymogènes qui suffisent pour calmer toute émeute ordinaire, sont des terroristes.  On  peut comprendre la tentation de certains d¹éliminer physiquement , comme on dit si joliment, un haut dignitaire d¹un régime
oppresseur. Pourtant, c¹est à déconseiller. Cela ne renforcera pas la cause qu¹on veut servir et les représailles feront plus de victimes parmi les opprimés.  Par contre,  celui qui jette une bombe dans une discothèque pleine de jeunes, même s¹ils appartiennent au groupe qu¹il hait, doit être condamné  par une opinion publique impartiale. Et  ne parlons pas de Ben Laden...
_______________________________________
1.- Ce n¹est pas moi, mais un écrivain appartenant à une famille de militaires célèbres en Israël qui traite son gouvernement de ³gouvernement de mort².
2.- Pour ceux qui croient que c¹est une tradition de l¹islam, il faut rappeler que leurs descendants
théologiques sont les Ismaïliens,  une secte musulmane des plus tolérante.




    Ici, le dessin de sergeï,
    éventuellement un peu réduit.
la légende (sur el côté) :


³Les deux terrorismes,
Dessin de Sergeï dans
Le Monde du 4 .12.




BRÈVES

³Pourquoi nous hait-on si fort ?²
Nos médias donnent l¹impression que la très grande majorité des Américains est saisie d¹une ferveur patriotique instinctive et exacerbée, sans doute  compréhensible, mais qui les empêche de réfléchir de façon pertinente à la situation générale  et  à la question ci-dessus, qui les taraude. Il n¹en est rien.

Le Washington Post répondait lucidement, fin novembre, presque comme on le fait en  
Europe : ³Nous (Américains)  devons nous interroger sur notre indifférence relative à l¹égard des peuples les plus pauvres, mesurée par le montant dérisoire de notre aide étrangère ...non militaire. Nous devons admettre que nous nous sommes alliés à des
régimes peu ragoûtants.... Nous ne devons pas être surpris quand nous héritons des
ennemis de ces gouvernements répressifs. Nous pouvons  (pourrions ?) examiner
honnêtement comme notre politique économique mondialiste affecte les autres, et
comment, en faisant cavalier seul, nous transformons même nos amis en critiques.²  (repris du  Monde, 24.11).

Trafic de matières fissiles
L¹Agence atomique Internationale de Vienne a révélé récemment que plus de 1300
saisies de matières fissiles avaient été opérées lors de transactions illégales au cours des toutes dernières années. On a annoncé le 7 novembre à Istamboul, l¹arrestation de deux hommes qui cherchaient  à  vendre un kilo d¹uranium (qui s'avéra être ³enrichi²)
enveloppé dans du papier journal. Ils ne connaissaient ni son usage, ni sa valeur et voulaient simplement faire de l¹argent. . Il déclarèrent  à Associated Press qu¹ils l¹avaient acheté à un Russe et que la substance  provenait d¹une des anciennes  républiques
soviétiques.

Istamboul est devenu, depuis dix ans  un centre de trafic de ³valises² de diverses
matières illégales.La police turque avait déjà arrêté six personnes accusées du même type de trafic au  mois  d¹août (BBC, 7.11.01)  


Conférence à l¹ONU sur la ratification du Traité d¹interdiction des essais nucléaires
Dans son discours d¹ouverture, le Secrétaire général de l¹ONU  a rappelé que 161 pays ont signé ce traité (CTBT) et que 84 l¹ont ratifié. Mais il ne pourra entrer en vigueur que lorsque  44  pays nommément désignés dans une annexe,  qui  possèdent des¹armes ou des ressources nucléaires, l¹auront ratifié.  Or, parmi ces 44, 3 n¹ont pas signé (Inde, (Pakistan et Corée du Nord), 31 seulement l¹ont ratifié, dont  trois puissances nucléaires, la France, le Royaume Uni et  la Russie. La Chine et les États-Unis ne les ont pas suivies.  Koffie Annan a supplié les retardataires de signer et ratifier le traité et déclara :  ³Nous avons une occasion précieuse, mais fugace de rendre plus sûr ce monde troublé, et de le débarrasser de la menace des armes nucléaires. Nous ne devons pas la laisser passer.²






         D O S S I  E R S



BOUCLIER ANTI-MISSILES : LA GRANDE ILLUSION

Michel Wautelet

Nous avons  consacré plusieurs articles aux conséquences internationales du projet de missiles anti-missiles, auquel l¹administration Bush ne veut pas  renoncer . Nous n¹avons pas abordé les problèmes techniques soulevés. Le Professeur Wautelet,
physicien à l¹Université de Mons,  membre du comité du GRIP, est l¹auteur de plusieurs livres et dossiers sur la défense anti-missiles et les aspects technologiques des
programmes militaires. Il nous autorise à reproduire l¹essentiel d¹une de ses études.
 
Les attentats du 11 septembre 2001 ont démontré, de manière tragique, combien la
détermination de quelques extrémistes est capable de contourner des dispositifs de
sécurité importants. Ils ont aussi montré l¹inutilité de systèmes de défense contre des missiles. A l¹heure où ceci est écrit, on ne sait si le système de défense anti-missiles, cher au président Bush, sera développé rapidement ou remis à plus tard. Vu les
énormes intérêts militaro-industriels en jeu, il est probable que ce ne soit que partie
remise.

Depuis que les missiles balistiques intercontinentaux existent, les grandes puissances militaires ont tenté de s¹en défendre. Les premiers systèmes anti-missiles datent des
années 1950-60. Un système de défense imperméable se révélant impossible à
l¹époque, les USA et l¹URSS signent en 1972 le traité ABM (anti-ballistic missiles), complété  en 1974. Selon ce traité - toujours d¹application - chacune des deux parties est autorisée à déployer un seul système ABM terrestre, localisé, soit autour de sa
capitale, soit autour d¹un complexe de missiles balistiques intercontinentaux.

Dans l¹euphorie des " progrès technologiques "  militaires,  le président Reagan, dans un discours célèbre, demanda en 1983, ³à la communauté scientifique américaine, qui nous a donné les armes nucléaires, de nous donner les moyens de  rendre ces armes nucléaires impuissantes et obsolètes ". Le programme IDS (Initiative de Défense
stratégique ", rapidement rebaptisé " Guerre des étoiles " devait servir essentiellement à
identifier celles qui fonctionneraient  parmi la panoplie des  technologies potentielles.
  
Le président Clinton  enterre ce programme en 1993 et le remplace par la BMD (Ballistic Missile Defense), devant se concentrer sur une défense anti-missiles tactiques (Theater Missile Defense, TMD), considérée comme prioritaire,  par rapport à sa grande s¦ur, la National Missile Defense (NMD),  prévue contre les missiles stratégiques. Cette dernière revient à l¹avant-plan en 1998. Dès son élection, le président Georges W. Bush annonce son intention de la développer. Son coût est estimé à 60 -100 milliards de dollars d¹ici 2015, qui s¹ajoutent aux 60 milliards de dollars engloutis depuis 1983 dans les
programmes précédents.

Ce projet ambitieux a-t-il des chances de fonctionner, et dans quel type de scénario, ou n¹est-ce qu¹une grande illusion ?

Le système de défense anti-missiles
La mission du NMD (National Missile Defense) est de  protéger les 50 États contre un nombre limité de missiles provenant  "dŒétats voyous " (rogue states), nommément
désignés (Corée du Nord, Iran, Irak, Syrie, Libye et  Cuba). Le système comprendrait des radars et des missiles intercepteurs portant un système ³ hit-to-kill ², capables de
 détruire leur cible par impact direct. Pour respecter le traité ABM de 1972,  il ne faudrait pas avoir plus de 100 intercepteurs, et qu¹ils soient tous basés en un seul endroit  (Grand Forks, North Dakota).

Un système NMD contre des missiles balistiques (tels que conçus au moment de la
décision de déploiement)  devrait  successivement  détecter le lancement de missiles balistiques ennemis, suivre leur trajectoire par une série de détecteurs successifs  et
détruire leurs têtes au-dessus de l¹atmosphère, par impact frontal (hit-to-kill). Les
mouvements de tous les éléments doivent être organisés et pilotés dans des délais  très courts avec une très grande précision par le logiciel de gestion de la bataille (Battle
Management System
). Par exemple, le vol d¹un missile Scud  dure environ 4 minutes; celui d¹un missile balistique intercontinental,  15 à 30. Le système devrait pouvoir
détruire en même temps quelques dizaines de missiles attaquants, d¹où une nécessaire coordination des mouvements de plusieurs missiles de défense.


































Le scénario idéal serait le suivant :
* Dès après le lancement du missile attaquant, des détecteurs infra-rouges placés sur les satellites de pré-alerte (early-warning satellites ) en orbite géo-stationnaire, détectent la ³signature² des gaz chauds émis par la fusée sortant de la couverture nuageuse. Ces satellites alertent  le commandement de ce départ et indiquent sa direction générale.
* Cette information doit permettre de pointer correctement les détecteurs de la défense (dits de mi-course). Ils suivent la cible, distinguent la tête armée des fausses (ses leurres).  Ces détecteurs de mi-course, jusqu¹ici des radars basés au sol, devraient
bientôt être complétés par des satellites en orbite basse, qui porteraient une série de
capteurs  infrarouges. Cette  ³discrimination²  fournit cette information à l¹intercepteur.
* Grâce à elle, l¹intercepteur vole vers le point de rencontre estimé. En route, ses
informations sur la trajectoire de sa cible sont actualisées. A un certain point, le véhicule tueur (kill vehicle ) se sépare de son missile porteur et continue seul.  Une fois
suffisamment proche de la cible, il utilise ses propres détecteurs et algorithmes de
guidage pour distinguer entre la tête armée et les leurres, puis toucher la cible et la
détruire. Pour la  frapper de plein fouet, il utilise de petits moteurs (thrusters ) qui seront allumés dans la phase finale. Dans ce scénario, arme et cible se dirigent l¹une vers
l¹autre à une vitesse relative d¹environ 25 000  km/h, soit 7 kilomètres par seconde. Elles doivent se heurter de front, malgré leurs faibles dimensions (moins d¹un mètre). Il s¹agit    ³d¹arrêter une balle de fusil avec une autre balle de fusil ".
 
 Le système NMD serait un système de défense basé au sol, sans fusées à têtes
nucléaires, avec un système de détection spatial. Il consisterait en cinq éléments, devant évidemment travailler ensemble :
-  des intercepteurs basés au sol (Ground Based Interceptors : GBI) ;
-  un système de conduite, commande et contrôle de la bataille, et de communications           (BMC3), qui inclurait :
 -  la conduite, commande et contrôle de la bataille (BMC2) ;
 -  un système de communications d¹intercepteurs en vol (IFICS) ;
 -   des radars dans la bande X ;
 - un radar de pré-alerte amélioré (Upgraded Early Warning Radar (UEWR) ;
 -  des satellites de support de la défense et un système de systèmes infra-rouges       dans l¹espace (SBIRS).

Le système devrait, par palier successifs,  devenir de plus en plus performant :
a) La capacité 1  (C1) répond à des menaces ³ non sophistiquées ², c¹est-à-dire  une
attaque par cinq missiles portant chacun une seule tête armée, avec quelques leurres faciles à détecter,  plus des particules obscurcissantes. Cette capacité était prévue pour 2003, mais, vu les retards, pourrait n¹être mise sur pied qu¹en 2004-2005.
b) La capacité 2  (C2) devrait répondre à toute attaque, voulue ou accidentelle, consistant en l¹envoi de cinq missiles avec chacun une tête armée plus quatre leurres
crédibles qui ne pourraient être identifiés comme tels et devraient donc être interceptés, plus divers leurres simples.
c) La capacité 3  (C3) devrait répondre à toute attaque, voulue ou accidentelle, par des
systèmes sophistiqués, par exemple par vingt missiles avec chacun une tête armée,  plus cinq leurres sophistiqués non identifiables comme tels et un grand nombre de
leurres plus faciles à détecter, etc.

Les systèmes devraient donc être déployés sur plusieurs sites, ce qui  violerait le traité ABM de 1972-1974. D¹où les efforts pour tenter d¹amender ou de renoncer ce traité.
L¹architecture finale n¹est pas encore définie. D¹autres éléments, impliquant des
systèmes de défense anti-missiles de théâtre (TMD) sont à l¹étude. Il s¹agirait notamment de missiles Patriot améliorés, de lasers sur avion, d¹intercepteurs sur mer, air ou au sol, près des pays menaçants.  
Les caractéristiques de ces trois niveaux de capacité sont repris dans le tableau ci-
dessus, d¹après la Federation of American Scientists .

     C1     C2           C3
 _______________2003________________2005_________________2010-2015___
Menace :                  5 missiles     5 missiles avec 5 têtes                    20 missiles avec  20 têtes  _________________avec 5 têtes__________  et 20 leurres_______________et 100  leurres_____
 Intercepteurs               20 en Alaska                    100 en Alaska       125 en  Alaska
 au sol (GBI)____________________________________________________125  à Grand  Forks ___
 Radars de pré-          Beale (Calif.),  Clear (Alaska),      Cape Cod (Mass.), Flyingdales (GB),  Thule (Groenland) alerte (UEWR) ___________________pour  les trois niveaux de capacité_________________________        
Radars dans la                Shemya (Alaska)                      idem + Clear , Flyingdales,               mêmes lieux + Beale,  bande X      Thule                        Cape Cod, Grand Forks, _____________________________________________________________Hawaï, Corée du Sud
 Détecteurs                  DSP    idem +     idem
spatiaux __________  SBIRS-High_________  SBIRS-low___________________________________
Système  communi-       Alaska, Shemya,    idem +   Munising         idem + Hawaï
cation en vol (IFICS)__ Caribou______________________________________________________
 

Quant au coût, les estimations sont contradictoires. Le tableau suivant reprend les
diverses évaluations de la Federation of American Scientists (FAS), du Congressional Budget Office (CBO)  en avril 2000  et de l¹administration Clinton. Elles tournent autour de 60 à 120 milliards US$.

Estimations des coûts des diverses phases du NMD (en milliards  de US$)
________________________________________________________________
Architecture___________FAS____________CBO___________Admin. Clinton_____
C1   9-11 (1998-2003)   29.5 (jusque 2015)    25.6
C2            13-14 (1998-2005)   35.6 (jusque 2015) 
C3                    48.8 (jusque 2015) 
SBRIS___________________________10.6________________________________

Les tests
Ce système de défense anti-missiles est fondé sur des technologies qui n¹existent pas
 encore. Son développement repose sur une vision plus qu¹optimiste des progrès
possibles. Le déploiement du système doit se faire en même temps que son
développement. C¹est  une démarche dangereuse, qui a connu des échecs et suscité des critiques.  Afin de démontrer progressivement les capacités du système, le
programme procède à des séries de tests. Jusqu'à présent, ils n¹ont pas tous été des
succès bien qu¹il s¹agissait seulement de démontrer la capacité d¹un missile " hit-to-kill "  de détruire par impact direct une tête nucléaire non armée. Le dernier test réussi (juillet 2001) a montré qu¹il est possible de discriminer entre deux têtes ayant des signatures très différentes et de détruire la bonne,  équipée d¹une balise de guidage, par collision frontale. C¹est loin de prouver qu¹on peut détruire simultanément plusieurs têtes sans
 signature particulière.

Les tests sont indispensables, mais la procédure doit être rigoureuse. En général, les essais de systèmes qui s¹auto-détruisent  sont très coûteux (environ 100 millions US$ chacun). On en fait donc le minimum, ce qui est insuffisant pour avoir une ferme
assurance dans la fiabilité des systèmes.  L¹Union of Concerned Scientists (UCS)  a
calculé que, pour une série de 20 tests indépendants, ils doivent tous réussir pour
pouvoir être sûr à 95% que la probabilité d¹interception soit supérieure à 85%. On est loin de telles séries, même avec des scénarios ne faisant pas appel à des contre-
mesures. Malheureusement, le NMD est très chargé de sens politique et économique, et ce ne sont pas les critiques scientifiques qui ont le plus grand poids.

D¹autres  critiques soulignent que, malgré les quelques succès obtenus, le concept même de ³ hit-to-kill ² est foncièrement faux. Détruire quelques têtes ennemies est
infiniment plus facile que de détruire un ensemble de têtes, au milieu  de leurres et de débris.

Les pays capables de fabriquer les missiles balistiques attaquants peuvent aussi
développer des contre-mesures au système anti-missile. Ces contre-mesures avaient déjà été abondamment commentées pendant l¹époque du programme IDS :  têtes
dissimulées dans des ballons, fausses têtes, têtes refroidies ou recouvertes d¹une
couche anti-infrarouges ou anti-radar (analogue à celle des avions furtifs) en sont
quelques exemples. Le monde réel auquel le système de défense sera confronté est
imprévisible. Et le développement de batteries de contre-contre-mesures est encore bien plus compliqué et coûteux que celui des contre-mesures. Au vu de ces éléments, il semble bien que le bouclier anti-missiles repose sur une technologie et un concept
immatures.

Des retombées technologiques majeures
Dans la décision de lancer un programme aussi ambitieux que le NMD, les arguments techniques ne sont pas seuls à prendre en compte. Les arguments technologiques et économiques ont également du poids.  Lorsqu¹on compare la liste des technologies-clés identifiées par le Department of Commerce américain comme essentielles pour le
développement de l¹industrie civile, aux technologies à développer pour le système NMD , on ne peut qu¹être frappé par le parallélisme. Cela inclut les lanceurs spatiaux, les matériaux nouveaux, les micro-systèmes, les nano-technologies, les carburants,
 l¹informatique rapide, l¹opto-électronique, l¹imagerie digitale, etc... Il serait absurde de croire que, dans les grandes firmes, aux activités  à la fois militaires et civiles, les deux secteurs sont disjoints. Les exemples sont nombreux de procédés mis au point dans la branche militaire et utilisés ensuite dans la branche civile de la même firme. Boeing, Lockheed Martin et d¹autres sont coutumiers du fait. Le secteur militaire est ainsi en train de jouer un rôle particulier dans les progrès technologiques des pays industrialisés. C¹est là que des procédés nouveaux sont testés et mis au point, dans des domaines où le civil ne pourrait se lancer, à cause de l¹importance des  risques financiers.  Une fois prouvés dans l¹industrie militaire, ces procédés sont ensuite transmis au civil (souvent dans la même entreprise), lui donnant un avantage indéniable sur ses concurrents. Dès lors, il est évident que les sommes mises par le Department of Defense dans le
programme peuvent être vues comme des aides indirectes aux industries de pointe.

Un système inutile et dangereux
Au-delà des aspects purement techniques, l¹utilité opérationnelle d¹un système de
défense anti-missiles est parfois posée : le système servira-t-il à quelque chose ?

Une réponse est que le but du système de défense anti-missiles n¹est pas seulement de détruire des missiles attaquants, mais aussi de faire en sorte que l¹attaquant éventuel soit dans le doute concernant les résultats d¹une attaque. La base du `raisonnement est que si l¹attaquant n¹est pas sûr de son fait, vu l¹ampleur des représailles, il renoncera. Si tel est le cas, il vaut la peine de dépenser des milliards de dollars dans la prévention. En fait, l¹argument ne tient guère. Si l¹attaquant potentiel  renonce à développer des
 missiles balistiques, il est vraisemblable qu¹il essayera autre chose. Il s¹agirait là d¹un effet pervers particulièrement dangereux : que l¹attaquant consacre ses efforts à mettre sur pied d¹autres scénarios, comme ceux du 11 septembre 2001.

Le déploiement du NMD pourrait donc se révéler plus dangereux qu¹utile. Un dernier
argument vient confirmer  son aspect dangereux. Que se passerait-il si le système
fonctionne effectivement ? Nous avions déjà répondu à pareille question lors des débats sur l¹IDS : la désintégration de têtes nucléaires au-dessus des zones concernées
augmenterait de façon notable la radioactivité ambiante. Bien entendu, les choses
 seraient moins graves dans le cas du NMD. Mais les risques sont loin d¹être
négligeables, y compris en Europe. En effet, si un pays comme l¹Irak ou la Syrie décidait d¹envoyer des missiles vers New-York, ils passeront au-dessus de l¹Europe occidentale. Dès lors, si, dans la phase ultime, des intercepteurs endommagent les missiles peu après leur décollage, le risque de retombées sur l¹Europe  ne sont pas négligeables. Dans ce cas, l¹Amérique sera bien protégée (les missiles n¹atteindraient pas New York), mais les risques seront pour nous.

*  *  *  *  *

De l¹analyse des éléments scientifiques et techniques du NMD, il semble  qu¹il s¹agit là d¹un système immature, inutile, dangereux et coûteux. Les attentats du 11 septembre 2001 prouvent que ce n¹est pas un projet adapté à la résolution des questions de
sécurité des Etats-Unis, ni du monde. Néanmoins, ces aspects ne sont pas les seuls à entrer dans la balance. Les intérêts des secteurs des technologies de pointe sont
impliqués dans le NMD. Quant à  l¹évaluation coûts-bénéfices des programmes
militaires en comparaison de ceux des actions diplomatiques pour la réalisation d¹un monde en paix, il n¹a jamais été fait. Mais qui y a intérêt ?   

Signification des sigles utilisés (dénominations anglaises)
ABM = Anti Ballistic Missile ( traité anti balistique )
BMC 2 = Battle Management Command and Control
BMC 3 = Battle Management Contact, Command and Control
BMD = Ballistic Missile Defense (nom global du ssytème, inclut NMD et TMD)
CBO = Congress Budget Office
DSP = Defense Support Program
FAS= Federation of American Scientists
GBI = Ground Based Interceptor
SDI  = Strategic Defense Initiative (l¹ancienne ³guerre des étoiles² de Reagan)
IFICS = In Flight Interceptors Communication System
NMD = National Missile Defense (contre missiles ballistiques de longue prrtée)
SBIRS = Space Based Infra-Red System
TMD = Theater Missile Defense (contre armes nucléaires tactiques, de courte portée)
UEWR = Upgraded Early Warning Radars.









CONVERSATION AVEC DANIEL DE BRUYCKER, AUTEUR DE EITO.
H. Firket

 Nos précédents numéros avaient signalé le court roman de Daniel De Bruycker, Eito (lampe d¹ombre), qui décrit le sort et le parcours spirituel d¹un survivant imaginaire de la catastrophe d¹Hiroshima.  L¹auteur étant un belge vivant à Paris, trop jeune pour avoir été contemporain ni de ³la bombe², ni même des épisodes dramatiques (crise de Cuba, orgie d¹essais nucléaires dans l¹atmosphère) des années 60, nous nous sommes demandés ce qui l¹avait amené à choisir de traiter ce thème.

Rappelons que EIto se réveille devant un monde écroulé où plus rien n¹a de forme
reconnaissable, qu¹une obscurité permanente l¹enveloppe pendant  des jours . Il a
oublié ses proches, ce qu¹était ses activités, où il habitait.  il n¹est même pas sûr de son nom.  Il convertit des chiffons en papier, se bricole un pinceau  et écrit son journal, plus pour se retrouver lui-même que pour laisser un témoignage.  Des ombres traversent  le brouillard et la pluie noire où il erre,  des ombres affreuses d¹abord, hurlantes, qui
perdent leur peau par lambeaux, des fantômes qui s¹écroulent, puis un jeune garçon, un cheval, des gens qui paraissent et disparaissent, qui peu à peu échangent quelques mots, s¹occupent des rescapés, feront des projets, etc.  Il se réfugie dan un monastère bouddhique à moitié ruiné, qu¹il croit reconnaître (peut-être a-t-il été moine ?)  et où il
vivra des semaines durant,  un rêve à demi éveillé, où il réfléchit  à l¹écroulement du monde,  au destin.  Il se réfugie dans la doctrine bouddhique qui veut que le monde
 visible n¹est que pure illusion, un rideau qui cache la réalité ultime. Il s¹affaiblit et meurt doucement, sans doute des séquelles d son irradiation. Le manuscrit sera retrouvé
cinquante ans plus tard, déchiffré et transcrit. Un mélange d¹onirisme et de petits détails vrais, de l¹horreur et de la perte de tout repère au  plaisir que donne la découverte de brins d¹herbe, d¹un rayon de soleil, des petites fleurs qui repoussent,  forment un récit envoûtant.

Nos obligations de cet automne ont empêchés Daniel de Bruycker et moi  de nous
rencontrer autrement que par téléphone. Cependant, le courant est vite passé entre nous. Sa trajectoire d¹écrivain, d¹artiste et même de philosophe,  est exceptionnelle.

Daniel de Bruycker se réclame de ses origines flamandes, ³germaniques² dit-il. Élevé à Braine-le-Comte, il devra surmonter une sensibilité d¹écorché vif et son  handicap
linguistique. Il y a admirablement réussi; tant son accent, son langage et son écriture
dénotent un français d¹une distinction  qui devient  rare. Dès son adolescence, il est frappé par le tragique de la destinée humaine et le destin du monde. Il évoque sa
découverte du Ragnarok, le Crépuscule des Dieux des mythologies germaniques par
lequel, non seulement tous les hommes, mais les Dieux disparaîtront. La
décrépitude et la mort inévitables sont pour lui une obsession, qui  inspiraient déjà son premier roman, beaucoup moins sombre cependant, et qui racontait des mois de fouilles autour d¹une sépulture paléolithique, signe que ces premiers hommes avaient découvert la mort et sa désespérance. Comme pas mal de gens qui se disent athées , Daniel de Bruycker est profondément religieux sans en être conscient, et à la recherche du sens de l¹existence.

Eitö a eu une genèse complexe. L¹auteur avait le goût de la poésie et d¹un certain jeu de masques. Après un long séjour au Japon, il eut l¹idée d¹écrire la biographie d¹un poète japonais moyenâgeux imaginaire, et d¹écrire  en même temps son oeuvre, faite de petits haikus ciselés (en vers courts célébrant l¹un ou l¹autre aspect de la nature et l¹écho qu¹il éveille dans l¹âme du poète). Le pastiche des thèmes usuels de ces oeuvres eut paru redondant. Il préféra mettre son héros dans des conditions fort peu propices à l¹élaboration de cette poésie  précieuse. Rien ne pouvait être aussi  différent que les séquelles d¹Hiroshima. Et l¹idée de poèmes a disparu. La situation des victimes est aussi , pour l¹auteur, le symbole par excellence de la tragédie de la destinée humaine,  et permet de mettre en scène la gestion du désespoir, thème récurrent chez lui.

Ses sources sont fort différentes de celles, factuelles,  scientifiques et statistiques, qui sont les nôtres. Il n¹est jamais allé à Hiroshima, sachant que c¹est une ville reconstruite et  sans âme. il s¹est fondé surtout sur une série de reportages du journaliste allemand  Jungk  rassemblés dans ³Vivre à Hiroshima²  (traduit chez Arthaud) et sur un admirable film,  ³La pluie noire², tiré d¹un roman japonais.  il n¹ a pas cherché à être littéralement véridique, mais bien des détails sont authentiques; le professeur de géologie qui
récoltera le manuscrit, le cheval, etc  sont identifiables.

Il a été étonné de voir que, contrairement à ses oeuvres précédentes, le livre s¹est écrit tout seul en six mois,  comme dicté, dit-il.  ³Je me sentais être un autre. Chaque matin, je me réveillais comme d¹un Hiroshima différent  et me sentais vieilli.²  Il est obsédé par cette vieillesse qui va venir et la décrépitude qui suivra, bien qu¹il se dise actuellement  en bonne santé. Il ne veut pas d¹apitoyement sur soi-même, mais insiste sur
l¹inexorabilité du processus et la désespérance cosmique.

En fait, de Bruycker a une vision très pessimiste du monde. Il a vécu le XXe siècle
 comme une suite de tragédies, bien qu¹il soit né bien après ses épisodes les plus dramatiques et qu¹il semble que sa vie personnelle n¹ait pas été exceptionnelle sur ce point. Les événements récents le confirment dans sa vision d¹un avenir noir. Cependant, il veut puiser une énergie nouvelle dans la situation. Il faut ³donner un sens à ce déclin, qui est non seulement individuel, mais de toute civilisation.... Il faut faire une belle fin, noble, riche, héroïque et transmettre de la lumière. C¹est essentiel pour soi et pour les autres.²

de Bruycker est obsédé par des thèmes philosophiques et le sens du monde. Alors que se précédents écrits n¹étaient pas construits, dans Eito, ces thèmes s¹imposèrent dès le départ.  ³La leçon d¹espoir doit devenir explicite. La beauté et l¹espoir sont liés.²  Eito
oscillera entre l¹interprétation bouddhique du monde où la réalité qui nous entoure est un leurre et le shintoïsme de son enfance, religion  qui communie avec les forces
naturelles et de la vie végétale, et procure des joies simples.

Inévitablement, notre conversation dévie sur le  thème du pessimisme humain et de ses origines. Je lui avoue en être fort loin. Tout en sachant que notre combat est peut-être utopique, je suis assez occidental pour croire qu¹on peut améliorer le monde. il attribue cet optimisme à notre héritage judéo-chrétien d¹un Dieu essentiellement bon (il pense plutôt au rationalisme du catholicisme de la contre-réforme, car il voit les protestants du Nord  plus fatalistes), tandis qu¹en Orient, en Inde surtout qu¹il a découvert  récemment, on a plus le sens du désespoir, comme, dit-il, les anciens Germains de la sombre
Scandinavie. J¹y vois plutôt le résultat  d¹un différence de climat. Celui  de l¹Europe
occidentale n¹est pas hostile à l¹homme, la forêt n¹y était guère dangereuse et  dominer la nature ne demandait pas des  efforts surhumains aux Gaulois ou au Romains et à leurs technologies. Tandis, disais-je, qu¹en pays tropical, maladies et venins rodent dans une forêt maléfique et envahissante. Il  refuse cette explication et voit au contraire la
nature exubérante et généreuse. Non, dit-il, l¹Inde a plus le sens de la destinée humaine globale plutôt que l¹action individuelle car les renaissances et le sentiment du
renouvellement  cosmique réduisent l'importancée ici  à l¹originalité de chaque individu.

Au moment  où, une fois de plus, on sent vaciller notre monde,  c¹est une  utile catharsis pour nos esprits scientifiques, dŒentendre évoquer des mythes antiques et des thèmes essentiels de l¹humanité, que nous avons refoulés, comme indigne de notre orgueilleux rationalisme. Nous aurions pu discuter longtemps...Et nous nous sommes bien promis de le faire un jour, sans que ce soit seulement Belgacom qui en profite.


DIVERS


Le site de l¹AMPGN : http://www.gmcc-stjean.org/ampgn/
N¹oubliez pas le ³slash² final !
Lors de la préparation du précédent numéro, les coordonnées du secrétariat de l'AMPGN, transféré temporairement à Liège,  ont été modifiées en hâte. L¹équilibre de la page de garde en a été bouleversé et l¹adresse du site e-mail de l'association a sauté. Il n¹avait pas cessé d'être opérationnel, plus copieux, et d¹ailleurs plus consulté que
jamais. Outre la présentation de l¹AMPGN et de ses activités, il contient tous les textes importants des derniers numéros de la revue.  Prochainement, on ajoutera un index
 permettant de retrouver les articles par thèmes et noms d¹auteurs. L¹adresse est un peu longue, mais c¹est l¹hospitalité gratuite de l¹Hôpital St Jean qui nous permet de rendre le site aussi copieux.
 Remarque : l¹adresse couriel est exclusivement ampgn.firket@skynet.be

Campagne éducative dans l¹enseignement secondaire
 Les événements récents ont ranimé la crainte des armes nucléaires, y compris chez les  jeunes, mais on constate que leurs notions sont très vagues. Avec Abolition 2000 Belgium, l¹IPPNW a préparé une série de panneaux éducatifs en couleurs et un fascicule explicatif détaillé destiné à des leçons mises à la  disposition de l¹enseignement secondaire. Cette campagne débutera début janvier, mais alertez déjà les professeurs et les autorités des établissements que fréquentent vos enfants ou petits-enfants.
Renseignements au secrétariat ou auprès de Mme C. Goffi, Abolition 2000,
9, Parvis St Henri 1200 Bruxelles (tél. :02-734 79 82; FAX 02-223 04 42).