Au contraire, la nouvelle administration américaine qui s’installa quelques semaines plus tard, a tout fait pour saboter le Traité de Non Prolifération. Les choses sont pires aujourd’hui qu’il y a cinq ans, surtout à cause du blocage par ce pays, qui se prétend menacé dans ses œuvres vives. Il est le plus puissant de la planète, il dépense annuellement, « pour sa défense » comme on dit, quasi autant que tous les autre pays ensemble, qu’ils soient alliés, neutres ou ennemis potentiels. Ses forces sont les plus nombreuses, 2 fois et demi plus que la « puissante » armée russe. Elles sont les mieux équipées, leur armement le plus sophistiqué qui soit.

Ce pays est, en fait, réellement sous une menace, mais pas d’une quelconque autre nation ou coalition organisée. Les pays « voyous » (dans le sens qu’il donne à ce mot) n’existent pas. Même si, dans un sens plus courant, ils pullulent au contraire. Les États Unis sont terrifiés par un terrorisme, artisanal, fanatique et imbécile contre lequel l’arme nucléaire ne peut être d’aucune utilité ; il n’a plus de base arrière géographiquement identifiable, qu’on pourrait frapper. Il faut sans aucun doute le combattre, mais par d’autres moyens, surtout policiers.

Le gouvernement des États Unis a persuadé ses citoyens qu’ils habitent une forteresse assiégée. Lors de la dernière conférence de révision du TNP, en mai dernier, il insistait pour qu'on considère que le plus grand danger qui confronte l’Humanité est le désir de l’Iran d’enrichir l’uranium en son isotope 235, seul capable de déclancher la réaction nucléaire. On ne sait même pas s'il s'agit de produire du combustible pour des centrales nucléaires ou de l’explosif pour fabriquer des bombes, ce que nous désapprouverions totalement. Mais à entendre les diplomates américains, leur immense arsenal nucléaire, lui, ne présente aucun danger pour personne. Sans doute, ils ne sont pas seuls responsables de l’échec, mais les autres puissances atomiques n’ont rien fait pour corriger le tir, et n’étaient sans doute pas mécontentes de conserver aussi leurs privilèges nucléaires.

Aucune des 13 mesures de désarmement, unanimement approuvés en l’an 2000, n’a été même envisagée à la conférence. La simple suggestion de Koffi Annan, dans son discours inaugural, de désamorcer les têtes nucléaires prêtes à être lancées en quelques secondes, ce qui est indispensable pour éviter la possibilité de  tragiques erreurs, n’a pas été retenue. Chacun insistant sur les violations du traité dont il soupçonne les autres, la réunion fut un fiasco complet. On n’a même pas réussi à rédiger un communiqué final commun.

Ce qui est plus préoccupant encore, ça a été l’indifférence des médias. En Belgique francophone, ils ont a peine mentionné cet événement d‘importance mondiale pour l’avenir de tous, et son échec complet qui augure mal du futur. Les journaux francophones belges n’ont donné que deux articles sur le sujet, l’un dans le SOIR avant la conférence, expliquant ses enjeux, écrite surtout par A. Ghys du CNAPD, et contresignée par Pol d'Huytvetter de Vrede et moi-même pour l’AMPGN, et un autre après la conférence, dans la Libre Belgique, excellente analyse de l'échec, par Cécile Francis, une jeune chercheuse attachée au GRIP. Pas un mot à la TV, ni ailleurs. Les exploits sportifs et le sort de quelques districts administratifs en Belgique étaient trop importants pour qu’on puisse se pencher sur autre chose. Les Flamands n'ont pas été plus gâtés. Et les grands pays qui nous entourent ont été à peine mieux informés.

Un peu honteux, les médias se rattrapent aujourd'hui par une avalanche d’articles commémoratifs et de films descriptifs, à l’occasion du 60e anniversaire de Hiroshima et Nagasaki. Mais pratiquement aucun n’envisage le problème tel qu’il se pose à l’heure actuelle. Leur démarche est historique, souvent plus simple remplissage d’été qu’analyse raisonnable et à jour. Ces émissions sont généralement fondées sur des reportages sensationnalistes américains très incomplets et parfois biaisés. Néanmoins, nous devrons nous appuyer sur eux. Ils peuvent nous être utile pour rebondir.

Il serait en effet déplorable de laisser tomber les bras après un tel constat d’échec. Si on ne fait rien, il y aura deux éventualités. De plus en plus de pays se doteront d’A.N. Il sera impossible de les en empêcher et l’un d’entre eux finira par faire une bêtise. Ou bien, la prétention des USA de dominer l’espace, rendant ainsi inefficace l’armement nucléaire de tous les autres pays, s’affirmera de plus en plus, ce qui leur donnerait une suprématie autoritaire impossible à défier militairement dans les décennies qui viennent. Mais cette  pax americana, elle, est fragile sur d’autres plans. Le déficit de plus en plus marqué des productions non militaires américaines, les obligent à d’importer de plus en plus de produits courants et donc pèse sur le dollar. De plus, il faut bien être conscient que la Chine et l’Inde seront presque aussi développés que l’Occident d’ici vingt ans et que leurs populations combinées seront dix fois plus nombreuses que celle des USA. Ces pays accepteront de moins en moins d’être traités de haut et de devoir rogner sur les matières premières essentielles dont ils auront besoin, au bénéfice d’un pays qui les gaspille.

        Heureusement, dès le lendemain de l’échec, M. Koffi Annan, secrétaire général de l’Onu,  a proposé qu’on rouvre les négociations à l’occasion de la visite de nombreux chefs d’États et de gouvernements à l’ONU en septembre ;

Heureusement aussi, des Américains, de plus en plus nombreux, se rendent compte que leur pays s’enfonce dans une impasse. Ils s’engagent dans des mouvements qui veulent relancer le désarmement nucléaire. Même certains qui étaient partisans de cet armement, se rendent peu à peu compte que sa présence dans de nombreux pays accroît les occasions d’en acquérir pour des mouvements terroristes. Et sur ceux-ci, je le répète, aucune contre menace nucléaire ne pourrait avoir de prise.

Des groupes internationaux se forment, qui se fondent sur ce raisonnement. Une Nuclear Weapons Convention (c’est-à-dire une convention internationale sur les armes nucléaires), est en préparation et va être proposée à tous les citoyens du monde. Elle est conçue  sur le modèle de celle qui a réussi à rendre les mines antipersonnel illégales au plan international. Il s’agit de mobiliser les opinions publiques dans les pays nucléaires, et ailleurs, pour faire pression sur les gouvernements et les amener à mettre vraiment en route un plan d’élimination.                      Les souvenirs qu’évoquent les médias, si imparfaits soient-ils, doivent être mis à profit pour secouer l’opinion. De nouveaux slogans dérisifs apparaissent : « Tout pays qui possède des A.N,  est un pays voyou. Plus il  en a, plus il est voyou ! ».

C’est dans cette optique qu’un Appel mondial paraît ce 6 août dans un grand nombre de médias internationaux, y compris chez nous. Il est signé par les maires de Hiroshima et Nagasaki, et par les Présidents de deux des principales associations oeuvrant depuis longtemps pour la paix sur le plan international et qui ont d'ailleurs obtenu des Prix Nobel pour leur action, Pugwash International et l’Association Internationale des Médecins pour la Prévention de la Guerre Nucléaire, l’IPPNW, à laquelle nous sommes affiliés. En voici le début :

        « Les peuples de Hiroshima et Nagasaki ont fait l’expérience de l’horreur massive, profonde et durable causée par les bombardements atomiques des 6 et 9 août 1945. Ils ont ressenti le sentiment d’infernale fin du monde que promettent les armes nucléaires. Pendant 60 ans, les survivants ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour répandre un message simple : « Cela ne doit plus jamais se reproduire ». Réussiront-ils à réveiller le monde de la folle transe dans la quelle ces armes l’ont plongé. Ou bien le passé sera t’il oublié …. et donc répété ? »

Vous lirez la suite dans vos journaux. Un texte plus récent et plus précisément destiné à la Belgique, du Maire Akiba a eu un retentissement particulier auprès de nos bourgmestres dont plus de 60 l’ont déjà contresigné, y compris celui de cette ville, M. Elio Di Rupo. En voici les principaux extraits :

« …Nous invitons le gouvernement belge à promouvoir activement le démarrage de négociations multilatérales menant à un Traité sur les Armes Nucléaires, interdisant le développement, les essais, la production, le stockage, le transfert, l’usage et la menace d’user de toute arme nucléaire et définissant un plan par étape pour leur élimination complète. …. Chaque année, l’Assemblée Générale de l’ONU adopte des résolutions en faveur du désarmement nucléaire. Malheureusement, ces résolutions appelant les leaders du monde à remplir leurs responsabilités de débarrasser le globe de la menace des armes nucléaires sont systématiquement ignorées par les médias occidentaux. Ils semblent continuer à jouer un rôle pervers dans la promotion de l’usage des doubles standards en présentant la Corée du Nord comme le mauvais élément, en feignant d’ignorer les refus anglais, français et américains de respecter leurs engagements en terme de désarmement. On peut en dire autant de tous les membres de l’OTAN, qui continuent de s’appuyer sur la menace nucléaire comme un élément de leur politique de sécurité commune  

Le gouvernement belge ferait un pas important au sein de l’OTAN en demandant le retrait des armes nucléaires américaines secrètement présentes sur son sol. Les Etats Unis, seule puissance déployant des armes nucléaires hors de son propre territoire. en ont placé environ 480 sur des bases OTAN de six pays européens, un arsenal nucléaire, àlui seul  plus puissant que celui de la Chine. La base de Kleine Brogel au Nord Est de la Belgique a la capacité d’abriter 20 bombes américaines B61, dont chacune a une puissance jusqu’à quatorze fois supérieure à celle d’Hiroshima. ….

Le 21 avril 2005, le Sénat a approuvé une résolution demandant le retrait des armes nucléaires américaines en Europe. La Chambre a approuvé une résolution similaire le 13 juillet dernier. En Belgique, près de la moitié des bourgmestres ont rejoint la vision 2020 pour l’élimination complète de toutes les armes nucléaires en 2020 (4). Le 6 août 2005 sera désormais connu comme le jour où les bourgmestres belges ont soutenu l’appel du Parlement de défendre une approche équilibrée du régime de non prolifération.  »

L’appel général, dont j’ai cité le début plus haut, se termine comme suit :

« Nous avons tous, en tant que membre de l’espèce humaine, un intérêt en commun, notre survie collective. Nous devons aller de l’avant, quitter un système de sécurité périmé fondé sur la dissuasion atomique et des alliances diverses, vers un système fondé sur la coopération et la solidarité avec l’espèce entière. Reprenant les mots du manifeste Russell-Einstein, un des derniers textes signés par Albert Einstein à la fin de sa vie, « Nous en appelons, d’être humain à être humain. Souvenez-vous de votre humanité et oubliez le reste. Si vous pouvez le faire, la voie sera ouverte à un avenir heureux. Si vous ne le pouvez pas, vous courrez le risque d’une mort généralisée.

Surtout : souvenez-vous de votre Humanité. »       

 

H. Firket,

Mons, ce 6 août 2005