Billet naïf

de  Lise Thiry






Dès 1945, j’avais conçu dans ma petite tête la solution au sort des Juifs rescapés des crimes nazis : offrir aux survivants une belle partie de l’Allemagne comme nouvelle patrie. La langue yiddish pourrait les rapprocher des autochtones, qui amorçaient un virage rapide et louable vers la démocratie. Le lecteur trouvera sans nul doute cette proposition utopique. Moi, je trouve cette utopie plus jolie que celle qui fut adoptée : aller chasser des Palestiniens hors de leurs villages, autour de Jéricho, Nazareth, se battre pour Jérusalem, et tenter une cohabitation dominatrice avec les habitants de la Cisjordanie. Personnellement, et je vais encore choquer davantage, je comprends mal cette fascination pour la ville citadelle de Jérusalem, forteresse dont les murs épais entourent plusieurs temples voués à plusieurs cultes. Et ceux-ci me paraissent participer à des divisions sectaires plutôt qu’à l’amour universel. Moi, j’aime mieux les champs d’oliviers. Malheureusement, les colons les aiment aussi. 

  Lorsque je débarquai à Tel Aviv, en septembre 2005, c’était pour la quatrième fois.

  En 1959, je me trouvais en Grèce avec mon fils, au Club Méditerranée, lorsque celui-ci proposa à quelques uns de participer à l’exploration pour un site d’installation d’un club en Israël. Ce fut St Jean d’Acre qui fut choisi, et je me demandai si l’on n’allait pas priver les autochtones d’un de leurs sites les plus agréables. Nous passâmes une semaine dans un kibboutz, dont les idéaux communautaires m’attiraient et me plurent. J’étais pourtant très perturbée par la vue de ces très  jeunes gens, vissés pour trois ans dans un uniforme militaire, et l’arme à l’épaule. A ce sujet, j’eus de vives discussions avec un brillant journaliste français, juif, venu s’installer là et qui prônait le service militaire prolongé et féminisé, comme moyen d’unifier en un même moule tous ces Juifs venant de diverses parties du monde   Je répliquais que le charme des Juifs, c’était leur personnalité. Qu’il eut été dommage que Chagall se mette à peindre comme Delacroix, et qu’Einstein aie dû ânonner les règlements militaires. Il me semblait que jusqu’ici, les réussites civiles des Juifs  étaient plus évidentes que leurs performances militaires. C’était un compliment selon moi.

 Le deuxième séjour, en 1989, avec d’autres Belges travailleurs de la santé (dont Colette Moulaert) fut certainement le plus impressionnant. Nous partageâmes les affres et les espoirs de la première Intifada. Chaque journée nous apporta le plein d’émotions, que nous avons racontées. J’en retiens l’impression d’un peuple palestinien fier. Symbolisé par l’image d’une maman assise bien droite sur une chaise d’hôpital, au chevet de son fils blessé au cours d’une action héroïque et fanatique. Certes, le soutien inconditionnel des mères envers les actions si risquées de leurs jeunes fils nous déconcertait parfois. L’atmosphère tragique des hôpitaux vibrait d’une sorte d’enthousiasme collectif. Une ferveur pragmatique conduisait à jouer à qui se débrouillera le mieux, à faire de la bonne médecine avec des moyens qui parvenaient par soubresauts. Ferveur tendre, gestes de solidarité avec la cause des blessés.

Le troisième contingent auquel j’appartins, en 1997, sous l’égide de l’association belgo-palestinienne, était composé surtout de personnalités politiques. Alors que précédemment, j’avais surtout logé chez l’habitant, les contacts cette fois furent plus protocolaires. Ils donnèrent lieu, il est vrai, à des renseignements chiffrés et officiels, par exemple sur la proportion de Palestiniens qui devaient chaque jour passer un ou deux check points pour aller travailler chez les Israéliens, et surtout sur les conditions contraires au droit du travail. La  visite dans la bande de Gaza fut très palpitante. Après des heures d’expectative pour savoir si on allait nous laisser passer, on nous lança presque les passeports à la tête (les députés n’étaient pas habitués à cela). Puis ce furent les ruelles miséreuses de Gaza, les enfants aux larges yeux qui empiétaient sur leurs joues creuses, mais qui ne mendiaient pas. A l’hôpital on jonglait avec les difficultés comme si c’était devenu un sport national palestinien. L’apport d’eau dépendait de la guise des colons qui dominaient depuis les hauteurs, et parfois arrêtaient l’eau pendant les heures d’opérations chirurgicales. Pourtant, il y eut un épisode chargé d’espérance : la visite de l’aéroport de Gaza, pratiquement terminé, et qui allait délivrer les Palestiniens de leur dépendance à l’égard de Tel Aviv. Mais les modernes locaux de l’aéroport s’ensevelissent maintenant dans le sable : jamais l’autorisation de faire fonctionner l’aéroport ne fut accordée.

Mon dernier séjour (jusqu’ici), en 2005, a été commenté ici même par Colette Moulaert. Que pourrais-je ajouter si ce n’est ceci, en filigrane d’ailleurs de son texte ?

Comme dans d’autres nations, le peuple palestinien est hétérogène. Certes, la plupart sont de beaux bruns basanés, fiers, durs avec eux-mêmes, le cœur buriné comme l’est leur visage. Méridionaux aussi, un peu brouillés avec la notion d’un programme à heure fixe. Certes les incertitudes de trafic, agencées volontairement par « l’occupant » brouillent les cartes, mais parfois elles ont bon dos. Malgré les caractéristiques qui les relient, les Palestiniens sont soit chrétiens comme à Bethléem, ou musulmans rigides comme à Gaza. Leur résistance aux Israéliens se nuance de toute une gamme d’opinions politiques. On est pour deux Etats, l’un palestinien, l’autre israélien – ou bien pour une seule entité  tentant  de réussir la cohabitation de plusieurs peuples pour une même terre, une même eau, un même air. C’est très joliment dit, et me suggère à moi des mariages possibles. J’y reviendrai.

J’ai dit que le peuple palestinien est de nature fière, mais cette caractéristique, si évidente lors de mon séjour de 1989, est érodée aujourd’hui par les humiliations que leur assènent les Israéliens, avec un art consommé. Et c’est peut-être parce que les Palestiniens sont fiers que les Occupants se délectent à raffiner leurs humiliations. Le summum réside sans doute dans le mince croissant de Jérusalem qui reste concédé aux Palestiniens. Pour leur permettre d’aller faire des emplettes dans le grand Jérusalem, une brèche est encore ouverte dans le nouveau mur. Elle est de la largeur d’un homme pas très costaud. J’ai vu une grosse dame présenter son large derrière à la fente du mur et sortir à reculons, rouge de honte lorsqu’elle s’aperçut que nous la regardions. Puis il faut épousseter ses vêtements, teintés de la brique du mur. Eventuellement rajuster son voile. Le passage d’une poussette d’enfant requiert une connaissance de la géométrie.

Aux check points où nous cheminons en piétons côte à côte avec les Palestiniens, nous ressentons mieux cette humiliation commune. Entre les champs d’oliviers bien entretenus et les autoroutes ultramodernes réservées aux Israéliens, le check point est un  terrain  boueux encombré de vieux plastiques, parfois creusé en une tranchée de type 1914-18 où il faut défiler à la queue leu leu.  Nos manches nettoient les parois  Il m’a semblé que les militaires israéliens, femmes et hommes, plantés à ces  check points s’amusaient à humilier le troupeau. Tel celui qui lança sur mes chaussures son gobelet encore mi-plein de café. Et tel autre qui projeta vers moi son mégot de cigarette. Alors que, devant sa frimousse si jeunette, j’allais m’apitoyer sur son sort ! Je me souvins alors de ma discussion avec le journaliste français : est-ce forger une jeunesse, de lui apprendre à se conduire ainsi avec les citoyens ? On me dit que ce sont là des détails triviaux. Cet autre détail l’est-il aussi ? Je marchais derrière un homme qui se traînait sur des béquilles. L’issue du check point consistait en un étroit tourniquet en métal grillagé, et l’homme, élargi par ses béquilles, ne pouvait s’y  caser. Il m’en tendit une, que je serrai contre moi dans le tourniquet.

Problème palestinien mis à part, il me sembla que les Israéliens se divisaient en deux castes : les militaires et les autres. (une amie israélienne m’avait dit : lorsque nos enfants sont « renvoyés » dans le civil, ils se sentent amoindris).

Parmi les explications fournies par les diverses organisations qui nous reçurent, revenait souvent leur frustration de devoir renoncer à des stratégies pour la santé, si bien pensées pourtant. La planification scientifique d’un programme de santé éclate en miettes sous l’effet de rebuffades imprévisibles (certains parleront de tactique israélienne géniale – mais, plus on est malin, plus on est responsable.) Il ne faut pas, nous disent nos hôtes palestiniens, s’accommoder trop des rebuffades continuelles, sinon c’est les entériner.

J’ai dit plus haut le rôle des mères patriotiques dans l’engagement guerrier de leurs jeunes fils, en 1989. Mais aujourd’hui ce rôle, qui était encore entaché de modération, leur a échappé. Les jeunes, filles et garçons, sans avenir, sans perspective, coincés dans les injustices, n’y voient comme porte de sortie que l’acte de désespoir, celui du kamikase.  Nous avons peine à le comprendre ? Chacun de nous s’accorde pourtant sur le remède à tenter : réinoculer de l’espoir. Durant ces incursions que nous tentons auprès de ce peuple, notre chaud contact avec l’un ou l’autre réussit-il à jouer le rôle d’une goutte d’huile sur cette houle de malheurs ?

En parcourant ce beau pays, quel touriste, quel ami des Palestiniens, quel admirateur du génie juif (aujourd’hui emprisonné dans des uniformes militaires), ne s’arrête pas un instant pour faire un voeu : voir, sous ces oliviers, pique-niquer des familles palestino-israéliennes.

Au cours du présent voyage, chacune de nous a rencontré l’un ou l’autre couple mixte, israélo-palestinien, fier de sa réussite. Ils sont perles rares, hélas ! Pourtant, la solution n’est-elle pas là ? Plusieurs instances sanitaires nous ont signalé l’augmentation des maladies consanguines, dans les enclaves de familles palestiniennes isolées  par les entraves à la circulation. Mais les Juifs ont aussi leurs problèmes de consanguinité. Que l’on mélange donc tous ces gènes ! Et que l’on mélange les religions, si celles-ci continuent à avoir hélas la vie dure. Car dans ce pays aujourd’hui, elles contribuent davantage à la guerre qu’à la paix. Qui sait, peut-être que dans les générations mixtes, des coutumes et des religions fusionneraient en une bénéfique philosophie de la vie.