0510 Hiroshima  Horizons et Debats

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par Heinz Loquai, général de la Bundeswehr à la retraite




“Les 6 et 9 août, les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki ont fait d’un coup plusieurs centaines de milliers de morts. Les raisons de cette attaque posent une question à laquelle il n’existe toujours pas de réponse simple. L’ampleur inimaginable de cet anéantissement de masse par les armes, inédit à l’époque et qui ne s’est jamais reproduit, pourrait en être l’explication. L’holocauste nucléaire est unique dans l’histoire et c’est ce qui rend difficile son évaluation. […] Au cours des 6 décennies qui se sont écoulées depuis la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki, les points de vue ne se sont pas rapprochés; au contraire, on continue à raconter l’histoire d’Hiroshima de diverses manières […] Ainsi, l’histoire s’insère dans le présent, elle en fait partie.”

C’est par ces mots que commence un ouvrage remarquable sur Hiroshima. Son auteur est le directeur de l’Institut allemand d’études japonaises de Tokyo et enseigne la japonologie à Duisburg.

Coulmas considère l’événement Hiroshima sous divers angles. Il en étudie la problématique à différents niveaux et aborde avant tout l’aspect humain de cette catastrophe humanitaire.

La Seconde Guerre mondiale en Asie de l’Est

“C’était la guerre. Sans la guerre, jamais Hiroshima et Nagasaki n’auraient été bombardées.” Le largage des bombes atomiques constitua l’atroce point culminant de cette guerre. Mais jusqu’où faut-il remonter pour se prononcer sur cette histoire?

“Du point de vue américain, le 7 décembre 1941 fut la date décisive. C’est ce jour-là que les forces aériennes japonaises attaquèrent la base navale de Pearl Harbor à Hawaï et anéantirent une partie de la flotte américaine du Pacifique. Pour les USA, cet événement est resté longtemps un traumatisme. Il constitue un tournant politique. Les allusions à cette attaque dans les médias et chez les politiciens américains jusqu’après le 11 septembre 2001 montrent combien cette date est présente dans les esprits. Selon Coulmas, Pearl Harbor représente l’infâme trahison et l’agressivité dangereuse d’une autre race, c’est devenu le “symbole de la légitimité morale de toutes les opérations militaires américaines”.

Dans l’optique japonaise, Pearl Harbor était une opération désespérée de libération, dans la terminologie néo-conservatrice une défense préventive. En tant que puissance en pleine expansion dans le Pacifique, le Japon avait l’impression d’être empêchée par les USA de poursuivre les objectifs dictés par ses intérêts. Dès l’été 1940, les Etats-Unis accentuèrent un embargo économique qui coupait le Japon des réserves de matières premières vitales, en particulier le pétrole et le caoutchouc. Il est manifeste qu’avant le déclenchement de la guerre proprement dite, une guerre était en cours pour étrangler économiquement le pays. Il s’agissait, au sens large, d’établir un nouvel ordre dans l’espace asiatico-pacifique et de savoir qui aurait la suprématie.

Ou doit-on remonter plus loin, jusqu’au XIXe siècle, lorsque le Japon “qui vivait en paix avec ses voisins, dans un isolement volontaire, loin des événements mondiaux et qui fut amené de force sur la scène internationale par les canonnières américaines, se mit à imiter les Etats impérialistes et devint rapidement une puissance capable d’imposer ses revendications par des moyens militaires? (p. 10)”? Ou bien l’expérience que le Japon avait vécue lors de la conférence de paix de Versailles en tant qu’unique participant de race non-blanche joua-t-elle un rôle? La proposition du Japon d’introduire dans les statuts de la Société des nations un paragraphe contre la discrimination raciale fut repoussée catégoriquement par les puissances occidentales.

Après 60 ans, on continue de revendiquer la légitimité de ces différents points de vue. Il est toujours difficile d’évaluer vraiment objectivement cet événement clé et peut-être n’y arrivera-t-on jamais. Coulmas pense qu’au moins quatre aspects d’Hiroshima méritent notre attention: l’aspect technologique, l’aspect militaire, l’aspect politique et l’aspect humain.

L’aspect technologique

Le programme atomique américain a démarré en 1939. Il visait à prévenir les efforts supposés de l’Allemagne dans ce domaine. Albert Einstein avait, dans une lettre, mis en garde le président américain Roosevelt contre le programme atomique allemand. D’autres scientifiques qui avaient fui l’Europe participaient à la mise au point de la bombe atomique américaine. Le premier essai réussi eut lieu le 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique.

La première bombe atomique fut larguée le 6 août 1945 sur l’hôpital Shima dans le centre d’Hiroshima. Elle produisit une température au sol de 6000°Celsius. 35% de l’énergie libérée était constituée de chaleur, 50% de pression et 15% de rayonnement radioactif.

Mais qu’est-ce qui se cache derrière ces chiffres? Quels furent les dommages?

La chaleur provoqua de très graves brûlures dans un rayon de 3,5 kilomètres à partir de l’hypocentre. L’onde de choc de plusieurs centaines de milliers d’hectopascals écrasa pratiquement tout ce qui était debout. Le feu gigantesque qui éclata tout de suite après l’explosion brûla tout dans un rayon de 2 kilomètres. Il détruisit en tout 70’000 maisons, dont 80% des hôpitaux de la ville. Les radiations provoquèrent chez toutes les personnes situées dans un rayon de 900 mètres qui ne furent pas carbonisées des blessures dont elles moururent au bout de quelques jours. De nombreuses personnes qui se trouvaient plus loin souffrirent de maladies dont elles moururent plus tard. Le nombre total de morts est de 250’000.

Ces chiffres permettent-ils de se rendre compte de l’horreur, des souffrances, des terreurs éprouvées? Peut-on vraiment se représenter ce qui s’est passé ici? Selon Coulmas, “le travail des meilleurs physiciens, techniciens et logisticiens militaires et un investissement colossal de deux milliards de dollars d’avant guerre avaient rendu la chose possible. Cela prouvait les énormes performances de la science et de l’industrie américaine qui, à longue échéance, allaient faire la fierté du pays.” (pp. 12–13)

L’aspect militaire

Dès le début, le “projet Manhattan” – tel était le nom de code du programme atomique américain – visait à mettre au point une nouvelle arme. Mais on ne sait pas exactement si son utilisation était militairement nécessaire. Se fondant sur de nombreuses sources, Coulmas estime qu’“aujourd’hui la plupart des scientifiques le contestent”.

A l’été 1945, le Japon était militairement à bout de souffle. En outre, Staline, à la conférence de Yalta, avait confirmé à Roosevelt qu’il entrerait en guerre avec le Japon trois mois après la victoire sur l’Allemagne.

Truman, qui était devenu président des Etats-Unis après la mort de Roosevelt en avril 1945, se justifia après la guerre en disant que la bombe atomique avait épargné une invasion au Japon et avait sauvé la vie de centaines de milliers de soldats américains. Par la suite, ce nombre fut gonflé à 2 millions mais il ne repose manifestement sur rien de concret. En outre, on ajoutait un certain nombre de Japonais prétendument sauvés.

Naturellement, ces quantités de soldats américains prétendument sauvés constituaient la meilleure justification de l’utilisation de la bombe. Ce nombre fictif devint un argument jamais remis en question.

Certes, certains militaires de haut rang n’étaient pas convaincus de la nécessité de la bombe. Coulmas cite le général Dwight D. Eisenhower, commandant en chef des forces américaines en Europe, devenu plus tard président des Etats-Unis: “Je croyais que notre pays devait éviter de choquer l’opinion mondiale en utilisant une arme qui, à mon avis, n’était plus nécessaire pour sauver des vies américaines.

L’amiral William Leahy résuma plus tard son opinion de la manière suivante: “Les Japonais étaient déjà battus et prêts à capituler. L’utilisation de cette arme barbare contre Hiroshima et Nagasaki n’a servi en rien nos efforts de guerre contre le Japon. En l’utilisant pour la première fois, nous nous sommes approprié les normes barbares du moyen âge le plus sombre. Je n’ai pas appris à faire la guerre de cette manière et on ne gagne pas les guerres en tuant des femmes et des enfants.” Coulmas résume les recherches des historiens de la manière suivante: “Les spécialistes sont d’accord pour affirmer que la bombe n’était pas nécessaire pour éviter l’invasion du Japon. Il est évident qu’il y avait des alternatives et que Truman le savait.”

L’aspect politique

Alors, quelles étaient les vraies raisons de ce crime contre l’humanité? “Les historiens sont enclins à penser aujourd’hui que les raisons politiques ont prévalu.” La suite d’événements évoqués par Coulmas vient appuyer cette thèse.

Roosevelt donna l’ordre de construire une bombe atomique le 6 décembre 1941, un jour avant l’attaque japonaise contre Pearl Harbor. Le président Truman apprit l’existence du projet Manhattan le 25 avril 1945, donc peu avant la capitulation de l’Allemagne. A cette époque, la politique américaine dominait déjà le nouvel ordre européen et les rapports avec l’Union soviétique, encore son alliée.

La Conférence de Potsdam (17 juillet au 2 août 1945), au cours de laquelle les puissances victorieuses allaient se concerter sur le futur ordre européen avait, à l’origine, été prévue pour juin 1945. A l’initiative de Truman, elle fut renvoyée à la fin juillet. Alors, la bombe atomique pourrait être prête.

Cette arme avait une double signification pour la politique américaine; premièrement, elle semblait promettre une victoire prochaine de l’Amérique sur le Japon sans la participation de l’Union soviétique, et deuxièmement, elle pouvait renforcer la position de l’Amérique en Europe par rapport à l’Union soviétique.

Les manœuvres politiques américaines laissent supposer que les Etats-Unis différèrent volontairement l’armistice avec le Japon afin de pouvoir utiliser la bombe. A l’époque, les rapports avec l’Union soviétique, qui avait déjà été identifiée comme un nouvel adversaire, revêtaient une très grande importance. Coulmas évoque les événements dramatiques de l’été 1945 de manière très réaliste

“En tant qu’unique puissance atomique, l’Amérique pouvait s’opposer aux visées expansionnistes de l’Union soviétique. Mais il fallait apporter la preuve que la bombe fonctionnait et que les Etats-Unis étaient prêts à l’utiliser. C’était la raison principale pour laquelle Truman abandonna l’idée de pourparlers de paix avec le Japon.

A la Conférence de Potsdam, Staline déclara que l’URSS entrerait en guerre contre le Japon le 8 août. Or le 26 juillet, le Japon fut, sous la menace d’une “destruction immédiate et complète”, contraint de capituler.

Washington ne voulait plus que Moscou entre en guerre contre le Japon car cela aurait incité les Russes à vouloir participer à l’organisation de l’Asie de l’Est après la guerre. Après que le gouvernement japonais, qui ne pouvait pas savoir ce que la menace d’utiliser la force signifiait concrètement, eut ignoré l’ultimatum américain, Hiroshima fut bombardée le 6 août, immédiatement après l’échéance du délai fixé par l’ultimatum. Le 8 août, comme il fallait s’y attendre, l’URSS déclara la guerre au Japon. Le lendemain, la seconde bombe détruisit Nagasaki. Il s’agissait entre autres, si ce n’est avant tout, de montrer à Staline et au monde que la première bombe n’était pas la seule.”

L’aspect humain

On ne saura sans doute jamais exactement quel fut le nombre des victimes de la bombe atomique. Différents chiffres ont été publiés. Dans un rapport destiné aux Nations unies, la ville d’Hiroshima avance le chiffre de 140’000 morts jusqu’à la fin décembre 1945. Le nombre correspondant pour Nagasaki est de 70 à 80’000 morts. Le nombre des victimes ultérieures est de 350’000 pour Hiroshima et de 270’000 pour Nagasaki. A propos, si Nagasaki, où les victimes furent presque exclusivement des civils, fut frappée, c’est parce que l’objectif prévu, la ville de Kokura, était recouverte d’une épaisse couche de nuages.

Citons à nouveau Coulmas:

“Les souffrances humaines infligées étaient intentionnelles. Les propositions de larguer la bombe sur des installations militaires ou sur une région inhabitée, pour montrer ses effets furent repoussées. Après la guerre, les autorités d’occupation empêchèrent toute communication entre les survivants des villes bombardées et en particulier l’échange d’expériences entre les rares hôpitaux encore en service. Les dossiers médicaux, les échantillons de sang et de tissus furent confisqués et l’administration japonaise fut contrainte de refuser l’aide médicale offerte par la Croix-Rouge internationale.

En conséquence, le reproche souvent avancé selon lequel l’utilisation de la bombe avait des motivations racistes est difficile à réfuter. […] Harry Truman reconnut publiquement qu’il détestait les “Japs” et qu’il écoutait pour cette raison ceux de ses conseillers qui insistaient pour utiliser la bombe afin de mener à bien le projet Manhattan. Selon l’historien réputé John Dower, en Amérique, on présentait les Japonais comme des sous-hommes. C’était préparer le terrain à une attitude favorable au bombardement qui fut celle de la totalité des médias, quelle que fût leur tendance politique.”

Les souffrances des victimes de la bombe furent encore augmentées par la discrimination dont elles furent l’objet au Japon. “Elles furent stigmatisées et marginalisées. La peur, l’ignorance et une certaine dureté à l’égard des plus faibles […] en furent la cause. Vu la politique d’information des autorités d’occupation, les connaissances de la population sur les effets de la bombe reposaient essentiellement sur des rumeurs. Après l’occupation, le gouvernement japonais fit peu de choses pour l’informer. Les maladies engendrées par les radiations furent longtemps considérées comme contagieuses. Nombreux furent ceux qui évitèrent tout contact avec les hibakusha (les survivants à la bombe) dont la détresse physique devint un stigmate social.”

Il y a une dimension de la souffrance humaine que l’on ne met généralement pas en rapport avec Hiroshima, c’est celle des victimes coréennes. On comptait entre 20’000 et 30’000 Coréens qui se trouvaient parmi les morts des deux villes bombardées. Et des milliers parmi les blessés. Il s’agissait de travailleurs forcés déplacés par les Japonais qui avaient annexé le pays. Pendant longtemps, ces victimes ne furent pas mentionnées lors des commémorations annuelles et les Coréens voyaient là, ainsi que dans le fait que, pendant longtemps, il n’y eut pas de monument à leur mémoire, la persistance de la discrimination qu’ils avaient subie à l’époque coloniale. Ces travailleurs forcés sont la preuve que le Japon a également une faute à réparer. Longtemps, le gouvernement japonais refusa de le faire. Actuellement, dans la situation tendue entre le Japon et la Corée du Sud, ce passé non assumé rejaillit.

La question du “pourquoi?”

A la question de savoir pourquoi les bombes atomiques furent larguées, Coulmas apporte une réponse nuancée.

“Il reste difficile de donner une réponse objective à la question de savoir pourquoi Hiroshima et Nagasaki ont été anéanties. Seule la tentative d’évaluer l’importance relative des différents facteurs a du sens. Alors que les raisons militaires n’ont guère de poids, le mobile politique – montrer au gouvernement soviétique la force de l’Amérique – est très important. A cela s’ajoutait la nécessité de justifier le coût colossal de l’entreprise et la propension à déshumaniser une autre race. Le fait que le Japon n’ait pas mis fin à cette guerre qui était déjà perdue avant la bombe atomique rendit possible la catastrophe qui frappa Hiroshima et Nagasaki.”

Hiroshima après la guerre

La première partie du livre était consacrée aux événements qui ont conduit à la destruction d’Hiroshima. La seconde est consacrée à ce qui s’est passé après. Ici, Coulmas évoque des lieux de mémoire, le rôle des médias, les réactions des intellectuels qui furent témoins de la catastrophe et ce qui a été écrit au sujet de la bombe; il fait parler les survivants et examine comment les manuels d’histoire américains et japonais présentent Hiroshima. Il manifeste dans cette partie sa grande empathie et sa profonde connaissance de la question. Nous nous contenterons ici d’en mentionner quelques aspects.

Hiroshima et les médias

“La censure américaine fut systématique. On ne parla pas d’Hiroshima et de Nagasaki.” Jusqu’à la fin de l’occupation, en 1952, il fut interdit de montrer des photos des deux villes. Au Japon, on ne pouvait même pas mentionner le fait que des bombes atomiques avaient été larguées, et à plus forte raison ce qu’elles avaient causé.

La très stricte censure américaine, qui ne pouvait pas être mentionnée dans les médias, s’est exercée pendant sept ans et elle les influença certainement longtemps après la fin de l’occupation, jusqu’à aujourd’hui.

La presse américaine fut toute disposée à légitimer l’utilisation du bombardement de la population civile japonaise. Et il ne fallait pas attendre autre chose des journaux allemands également censurés. La presse propagea la légende selon laquelle les deux bombes auraient conduit à la fin de la guerre et sauvé la vie de millions de soldats américains. On ne s’intéressa pas à l’ampleur des souffrances infligées à la population. Pour les journaux, Hiroshima était une “base militaire” et les bombes avaient détruit des “usines d’armement et des installations portuaires militaires”.

“La revendication des Américains d’avoir, contrairement à ses adversaires, mené une guerre morale et de pouvoir en parler à la postérité comme d’un combat contre le Mal” aurait été ruinée par des évocations objectives. Les médias se révélèrent des instruments dociles de la propagande gouvernementale.

Mots-clés

Le discours officiel est souvent caractérisé par des mots-clés qui doivent résumer toute une question et qui ont une fonction de signal pour la compréhension individuelle et de clé pour la mémoire collective. Coulmas donne des exemples de ces mots qui “sont symptomatiques de l’incorporation d’Hiroshima dans le patrimoine national américain”.

Ground Zero

Le terme fut utilisé pour la première fois lors de l’essai de la première bombe à Alamagordo. Il désignait le point à partir duquel se mesurait le rayonnement radioactif libéré par l’explosion. Ensuite, on désigna ainsi également l’épicentre de l’explosion à Hiroshima. Enfin, après l’attaque du 11 septembre 2001, le terme fut utilisé métaphoriquement pour désigner le champ de ruines de la pointe sud de Manhattan. De tels changements sémantiques sont irréversibles. Ainsi, pour les générations futures, Ground Zero évoquera toujours un endroit de New York et non pas d’Hiroshima, des victimes américaines et non japonaises.”

Shock and Awe

C’est le nom donné par les Américains aux bombardements de Bagdad au printemps 2003. La première utilisation de ce couple de mots est attribuée à Hans Bethe, physicien allemand qui travailla au projet Manhattan. Ce fut sa réaction à l’explosion réussie de la première bombe atomique. Les collaborateurs du Pentagone reconnurent qu’Hiroshima devait être en quelque sorte un prototype pour Bagdad. “Pour eux, Bagdad était, comme Hiroshima, un projet noble réalisé pour le bien de l’humanité. La rhétorique a créé un lien que peu de personnes ont remarqué. Dans le discours officiel de l’Amérique, Hiroshima n’a pas mauvaise réputation car “choc et effroi mêlé d’admiration” symbolise plus que jamais une chose: la salutaire supériorité militaire des Etats-Unis.” Elle doit manifestement inspirer le respect que l’on éprouve sans cela uniquement pour une divinité.

Manuels scolaires

Les événements actuels montrent l’importance politique des manuels scolaires et l’image qu’ils donnent du passé. Les manifestations antijaponaises des étudiants chinois auraient été provoquées par le fait que les manuels japonais minimisaient les crimes de guerre des Japonais à l’encontre de la population chinoise avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. On peut supposer que ces manifestations ont été sinon déclenchées du moins tolérées avec bienveillance par les autorités.

Coulmas résume son analyse sur les manuels américains et japonais de la manière suivante:

La comparaison des textes qui informent les élèves japonais et américains sur le massacre collectif d’Hiroshima et de Nagasaki révèle les points de vue nationaux. Même après six décennies, les événements sont présentés très différemment. […] Les différences ne concernent pas seulement vainqueurs et vaincus, elles concernent surtout les enseignements que les manuels invitent à tirer. Les ouvrages japonais, à part quelques exceptions, insistent sur les conséquences catastrophiques du militarisme et d’une politique qui considère la guerre comme un moyen légitime.  […] L’enseignement d’Hiroshima est le refus de la guerre en tant que telle. En revanche, la leçon que tirent les manuels américains est que l’usage de moyens militaires n’est pas seulement légitime mais souvent nécessaire. Les soldats américains ne sont pas morts pour rien mais au service d’une cause juste et pour un monde meilleur. Les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki ne sont pas considérées comme une exception: elles faisaient partie d’une guerre juste et par conséquent achevée avec succès.”

Il ne reste plus qu’à mentionner ici que Coulmas parvient à la conclusion que ce que l’on présente aux écoliers allemands, c’est le point de vue américain. Sur les motifs qui ont amené à utiliser la bombe atomique, on leur apprend uniquement ce que le président Truman a déclaré après. Les manuels allemands n’abordent guère le problème moral posé par le recours à des armes de destruction massive.

Différences dans le traitement de l’histoire

La dernière partie du livre est plus qu’un résumé. Elle établit un pont avec le présent et nous en reproduisons ici des extraits sans les commenter.

“L’Etat américain a activement dissimulé des informations sur les victimes des bombes atomiques et, en même temps, il a fait en sorte qu’on les garde en mémoire comme faisant partie intégrante du triomphe américain. L’Etat japonais a toujours adopté une attitude opportuniste et n’a jamais osé risquer un conflit avec Washington en abordant la question d’Hiroshima. Les principes paci-fistes de la politique japonaise qui furent longtemps justifiés par la référence à Hiroshima perdent de leur force. Maintenant, on discute ouvertement de la possibilité d’un armement nucléaire.

Les leçons que les populations tirent d’Hiroshima font également apparaître des différences nationales caractéristiques. Au Japon, le caractère illégitime et la barbarie de la politique expansionniste du pays à la fin des années 30 et au début des années 40 de même que l’horreur des destructions d’Hiroshima et de Nagasaki sont ancrés dans la conscience collective. Une majorité de personnes partagent le refus de la guerre. Aux Etats-Unis, on se souvient de la guerre du Pacifique comme d’un sacrifice nécessaire imposé aux Américains, point de vue incompatible, dans la mémoire collective, avec le fait de reconnaître que le recours à la bombe atomique représentait une énorme injustice. […]

Il ne s’agit pas d’histoire mais de temps présent, d’identité, de fierté et de légitimité de l’action politique. Depuis Hiroshima, les Etats-Unis ont été impliqués dans plus de guerres que n’importe quelle autre nation. Leur Constitution démocratique les contraint, pour chacune de ces guerres – de celle de Corée à celle en Irak – d’obtenir le soutien de la population et cela n’est possible qu’en ancrant solidement l’idéologie de la guerre juste dans l’identité collective. C’est cette idéologie que l’on a fait jouer pour justifier le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, avant et surtout après celui-ci. Elle est extrêmement importante pour les Etats-Unis […] parce qu’ils ont toujours ressenti le besoin de justifier moralement la guerre. En effet, la communauté américaine repose […] sur la revendication d’une supériorité morale du “Nouveau monde”. Pour elle, la guerre n’est pas un conflit entre deux adversaires qui ont tous les deux le même droit de gagner, mais entre le Bien et le Mal, comme une croisade. Le Bien doit l’emporter, sinon l’ordre du monde est bouleversé. Et le Bien est incarné par les Etats-Unis. Ils ne font pas la guerre pour défendre, par la force, leurs droits contre ceux de l’adversaire mais pour mettre fin à la guerre et servir le bien commun, c’est-à-dire le bien de l’humanité […].

La croyance que l’Amérique poursuit ce but et qu’elle a toujours pu justifier ainsi les guerres qu’elle menait est une des illusions les plus étonnantes qui ont fait l’histoire du XXe siècle. C’est parce qu’elle repose sur l’idée solidement ancrée que l’Amérique représente le meilleur des mondes possibles que l’idéologie de la guerre juste a pu justifier des meurtres collectifs comme celui d’Hiroshima et de Nagasaki. En effet, si de l’autre côté, on se trouve face au Mal absolu, le but de la guerre n’est pas de faire le moins possible de victimes en général mais seulement de réduire au maximum le nombre de morts chez soi. […] Martin Shaw […] écrit: “Epargner la vie de ses propres soldats, même s’il faut tuer un beaucoup plus grand nombre de civils chez l’adversaire a toujours été, en occident, une des principales raisons de tuer – d’Hiroshima au Kosovo.”

En Amérique, on se souvient d’Hiroshima comme d’un élément regrettable d’une guerre juste. C’est possible, car la notion de guerre juste efface la différence entre la raison invoquée pour la faire et son exécution. La justification – par exemple l’attaque japonaise de Pearl Harbor – peut ainsi dissimuler, dans la mémoire collective, les crimes commis par la force des armes, comme à Hiroshima et Nagasaki. Dans leur “guerre” historique, les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ont ainsi, également en ce qui concerne la destruction des deux villes japonaises, remporté la victoire, en tout cas aux Etats-Unis. Mais, à la différence des guerres matérielles, les guerres spirituelles ne se terminent pas avec le dernier coup de feu. Hiroshima reste un sujet de controverses, même après six décennies.”    •

(Horizons et débats, numéro 33, octobre 2005)

mise à jour  le 03.11.05